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Note
d’intention
FRERE-ORBAN
Walthère (1812-1894)
FRERE-ORBAN
Hubert, Joseph, Walthère, né en 1812 à Liège, décédé en
1894 à Bruxelles.
Libéral. Elu par l'arrondissement de Liège de 1847 à
1894.
Interventions
sessions : 1847-1848
(Extrait de : N.
LUBELSKI-BERNARD, Nouvelle biographie nationale, 1990, t. II, p. 161 et
suivantes ; voir aussi : Maurice
WILMOTTE : la Belgique morale et
politique (1830-1900), (1902))
FRÈRE-ORBAN,
Hubert-Joseph-Walthère, pseudonyme occasionnel : Jean Van Damme ;
avocat, homme d’état libéral, président de la commission des hospices civiles
de Liège, conseiller communal, né à Liège le 24 avril 1812, décédé à Bruxelles
le 2 janvier 1896.
Walthère Frère naquit dans une famille modeste.
Son père, Walthère-Joseph, employé des finances, finit sa carrière comme
receveur des contributions. Sa mère, Rosalie-Josèphe Boucher était la fille
d’un coutelier de Namur. Le couple eut six enfants dont aucun, à l’exception de
Walthère, ne connut un destin remarquable.
Walthère Frère fit de brillantes études. Il
fréquenta un établissement d’enseignement primaire mutuel, fondé à Liège par un
jeune pédagogue français issu de l’école normale. Celui-ci eut une grande
influence sur son jeune élève qui le suivit lorsqu’il créa un collège d’études
secondaires. En 1830, ses humanités achevées, Frère accompagna son maître qui
rentrait dans son pays. Arrivé dans la capitale française, il apprit que la
révolution avait éclaté à Bruxelles et il se hâta de regagner Liège. Après les
événements, il retourna à Paris où il suivit des cours de philosophie et de
droit. Il fit la connaissance de personnalités telles que Jules Janin, le
critique du Journal des Débats,
Sainte-Beuve et Victor Hugo. Revenu à Liège, il poursuivit ses études à
l’université, où il devint en 1832 candidat ès lettres puis candidat en droit.
La même année, il présenta à l’Université de Louvain l’examen de docteur en
droit romain et moderne. En avril, le Théâtre Royal de Liège avait représenté
une comédie assez mièvre de Frère, Trois jours ou une coquette. Abandonnant des
débuts peu prometteurs dans la carrière artistique, il embrassa le métier
d’avocat. Le 6 novembre 1832, il fut admis au barreau et fit son stage chez
maître Dereux. Très vite il se distingua par sa fougueuse dialectique, triompha
dans de nombreux procès et acquit une belle clientèle. Ses succès à la barre
lui permirent de figurer pour la première fois en 1840 sur la liste des
électeurs de Liège. Jusque-là Frère n’avait pas dû payer de contributions
directes.
En 1835, il épousa la fille d’un grand
industriel, Claire-Hélène Orban (1819-1890). Ce riche mariage l’aida beaucoup
dans son ascension professionnelle et sociale. Il demanda et obtint d’associer
son nom à celui de sa femme et s’appela désormais Walthère Frère-Orban. De
cette union, qui fut très heureuse, naquirent plusieurs enfants. L’aîné,
Walthère-Jean (1836-1906), devint administrateur à Verviers du comptoir
d’escompte de
En 1836, Frère-Orban devint membre puis président
de la commission des hospices de la ville de Liège où il se fit remarquer par
ses qualités d’administrateur. Elu conseiller communal en 1840, il entra dans
la vie politique à un moment critique de remise en question des principes qui
avaient guidé
Le premier ministère
(1847-1852)
Les élections de juin 1847 assurèrent aux
libéraux une victoire éclatante. Elu député de Liège, Frère-Orban fut appelé dans
le cabinet que Charles Rogier avait été chargé de former. On lui offrit le
portefeuille des travaux publics. Le nouveau ministère arrivait au pouvoir pour
réaliser le programme souhaité par la bourgeoisie censitaire de l’époque.
Celui-ci prônait le respect de la liberté en matière morale, sociale et
économique. Il réclamait l’indépendance du pouvoir civil et la laïcité de
l’état. L’Eglise devait être séparée de l’état, mais la liberté religieuse
devait être respectée sans que pour autant cette liberté puisse conduire à
quelque privilège. Frère-Orban partageait ces principes et s’appliqua à les
faire triompher dans tous les domaines. En effet, bien que jeune ministre, il
exerça rapidement sur Rogier et ses autres collègues un ascendant tel qu’il ne
confina jamais ses activités à celles de son département. Peu à peu, on le vit
surtout intervenir dans les matières relevant des finances et de la justice. Au
parlement aussi, il s’imposa immédiatement à ses amis comme à ses adversaires
politiques par ses talents d’orateur et la rigueur de ses analyses. Il y
défendit avec ardeur l’indépendance du pouvoir civil en matière d’enseignement
et la laïcité de la bienfaisance dans la question de la liberté de la charité.
Félix Delhasse a laissé un portrait frappant de ce ministre infatigable, à
l’éloquence pressante et altière : « S’assimilant les matières les
plus diverses, étrangères jusque-là à ses études, les finances publiques dans
toutes leurs complications, les travaux publics dans toute leur étendue, et
même la guerre, la politique et la science économique, saisissant toutes choses
au premier abord et les exposant toujours avec une rare clarté, souvent avec
une éloquence passionnée, courant à la tribune quand un de ses collègues y
faisait défaut, répondant pour tous et à tous avec une égale aisance, Walthère
Frère, comme orateur et comme homme d’affaires, avait conquis une des premières
places à la chambre et dans le gouvernement. En six mois, ce jeune
parlementaire, ce ministre d’occasion avait pris la tête de son parti et attiré
sur sa personne de vives sympathies… ». Pendant son court passage au
ministère des travaux publics (août 1847-juin 1848), il déploya une
activité débordante, s’occupant de la réforme postale, de la situation
critique des Flandres et de l’administration des chemins de fer. Malgré une
situation financière défavorable, due au déficit important légué par les
administrations antérieures, il réussit à faire voter de gros crédits au budget
de son département. Il voulait équiper
La révolution de 1848 en France et la crise
économique et agricole que connaissait le pays renforcèrent la majorité
libérale aux élections de juin. Frère-Orban, qui depuis un mois remplaçait le
ministre des finances à la tête de son département, se vit offrir ce
portefeuille. De 1848 à 1852, il occupa ce poste clé pour la gestion des
affaires de l’état. Ces quatre années constituent sans doute la période la plus
intéressante de sa vie politique. Il devancera parfois son époque par des
réalisations hardies qui alarmeront les uns et déconcerteront les autres. C’est
le moment aussi où il se pencha sur le sort des moins favorisés et où il
essaye, sans succès, de réclamer un meilleur partage du fardeau de
l’imposition. « Il faut, dira-t-il, que les classes pauvres de la société
soient dégrevées ; elles ne peuvent l’être que par un sacrifice imposé aux
classes supérieures ».
L’alerte révolutionnaire avait été chaude, aussi
le gouvernement crut-il sage d’abaisser le cens au minimum fixé par la
constitution. Frère-Orban se résigna bien qu’il fût opposé à cette mesure qui
allait permettre la cléricalisation de plusieurs conseils provinciaux. En
matière économique, il prit des mesures pour soulager la misère des
travailleurs. Mais celles-ci avantageaient également les industriels, parmi
lesquels se recrutait l’électoral libéral, car celles permettaient de pratiquer
une politique de bas salaires et favorisaient les exportations de produits
manufacturés. C’est ainsi qu’il allégea le coût de la vie en abandonnant la
politique protectionniste qui frappait les céréales et les denrées
alimentaires. Il supprima l’échelle mobile, moralement condamnée depuis la
famine de 1848, et conclut une série de traités de commerce qui diminuaient les
barrières douanières. Il fit voter certains dégrèvements d’impôts et réorganisa
les finances publiques dont le déficit avait été aggravé par la nécessité de
faire face à la crise économique et à la défense du pays. Son plan comportait
des économies à réaliser sur les budgets et des nouveaux impôts de
consommation. Il présenta surtout un projet de loi qui instituait un droit de
un pour cent sur les successions en ligne directe. Celui-ci fut combattu avec
une rare violence à la chambre et au sénat. Frère fut accusé de vouloir
détruite la famille. Après deux ans de luttes énergiques et après avoir subi
d’importants amendements, cette mesure, qualifiée de socialiste et même de
communiste, finit par être votée au prix d’une crise ministérielle et d’une
dissolution du sénat.
L’épanouissement économique de
Frère-Orban s’occupa encore d’un autre problème
qui l’intéressait tout particulièrement : l’enseignement. En 1847, son
premier discours au parlement avait été consacré à l’exposé de la manière dont
il fallait entendre l’indépendance du pouvoir civil dans son application
spéciale aux lois de l’enseignement. En 1850, il prit une part importante à
l’élaboration et à la discussion du projet de loi organisant l’enseignement
moyen public. Celui-ci confiait à l’autorité civile la direction exclusive des
établissements scolaires où le clergé était invité à venir donner le cours de
religion. Cette loi souleva contre Frère des tempêtes de protestation et ouvrit
une période de longue contestation entre l’église et l’état. En septembre 1852,
il fut amené à quitter le ministère à la suite d’un désaccord avec ses
collègues au sujet des négociations du traité de commerce avec
Frère
fit un longue séjour en Italie où il entra en relation avec de personnalités
éminentes du mouvement national unitaire. Il fit la connaissance de Cavour dont
il resta l’ami. Il assuma un rôle brillant dans l’opposition et reprit sa plume
de polémiste. En 1854, il publia dans le Journal
de Liège une série d’articles qui furent édités en brochure sous le titre Les Jésuites, l’enseignement et
Le second ministère
(1857-1870)
Les libéraux furent rappelés au pouvoir. Rogier
constitua un nouveau cabinet où Frère-
Orban occupa le portefeuille des
finances. En fait, Rogier ne conserva qu’une présidence nominale. Le véritable
chef du cabinet fut Frère dont le talent et le prestige n’avaient cessé de
grandir. Il s’imposait de plus en plus à tous, même au roi qui subissait son
ascendant. Les relations entre les deux hommes furent parfois difficiles.
Léopold Ier se plaignit à maintes reprises de son cabinet libéral et
particulièrement du ministre des finances qui cherchait à lui forcer la main
dans toute une série d’affaires. De son côté, Frère-Orban constatait avec
amertume que le roi mettait des obstacles de tous genres aux mesures
préconisées par les ministres. Il constatait aussi qu’il avait fallu, pour le
contraindre, offrir la démission du cabinet, dans un grand nombre de
circonstances. Il est vrai que ces treize années de pouvoir furent émaillées de
crises graves. Frère-Orban quitta le ministère entre juin et octobre 1861 à
cause d’un dissentiment qui l’opposait à ses collègues. En janvier 1864, le
cabinet démissionna sans que pendant sept mois une issue puisse être trouvé à
la crise. Rogier et Frère-Orban finirent par accepter de reprendre la direction
des affaires. En 1867, des divergences entre Rogier et Frère et entre ce
dernier et les généraux Chazal et Goethals provoquèrent la retraite du chef du
cabinet et la dislocation du ministère. Frère étant depuis plusieurs années en
fait, sinon en droit, le chef du parti libéral, Léopold II dut le choisir pour
succéder à Rogier. De plus, le roi espérait qu’il pourrait faire réaliser
rapidement les mesures militaires qu’il souhaitait pour la sécurité du pays.
Pendant son second ministère Frère joua un rôle
des plus brillants et acquit une réputation qui dépassa nos frontières. Dans de
nombreux domaines, il continua de lutter pour faire triompher la prépondérance
du pouvoir civil. Mais il ne put atteindre ce but qu’au prix d’une
centralisation du pouvoir et d’un renforcement du contrôle de l’état. Ce fut le
cas dans le problème des administrateurs spéciaux des fondations charitables,
dans l’irritante question des cimetières, dans la discussion des projets de loi
sur les bourses d’études et le temporel des cultes.
En matière économique, il fut à l’origine de
créations et de réformes importantes. En 1860, il abolit les octrois, ce qui
abaissa le coût de la vie. Mais ces douanes intérieures constituaient la
principale ressource des villes. Il fallut donc leur assurer un revenu
équivalent en mettant sur pied un système de compensations fiscales basé sur la
répartition d’un fonds communal constitué par l’état. Cette réforme fut très
populaire mais elle limita l’indépendance des communes puisqu’elle mit leurs
finances dans les mains du pouvoir central. La libération des échanges
s’accentua tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. En 1866 une loi
supprima les droits de barrière sur les routes de l’état. Les péages de
l’Escaut furent rachetés. Des traités de commerce conclus de 1861 à 1863
lancèrent le pays dans la voie de la liberté commerciale et développèrent notre
commerce international. A côté de ces mesures qui substituaient le
libre-échange au protectionnisme, Frère-Orban continua à doter le pays
d’établissements financiers. En 1860, il créa
En matière monétaire, Frère avait des positions
différents de celles de ses collègues. Il fut toujours un chaud partisan du
monométallisme. Aussi en 1861 refusa-t-il de sanctionner, en la contresignant,
la loi qui donnait cours légal à l’or français. Il donna sa démission et ne
revint au pouvoir que quelques mois plus tard. En 1865, il dut accepter de
transiger avec ses convictions. Sur son initiative, fut conclue une convention
monétaire qui, sous le nom d’Union Latine, groupait
Le domaine de la défense nationale préoccupa
toujours Frère-Orban qui était convaincu que la neutralité du pays devait être
armée pour être respectée. Connaissant la position de leur ministre, Léopold
Ier comme Léopold II comptèrent sur lui pour faire aboutir les projets
ambitieux qu’ils formaient pour la sécurité de
Frère-Orban ministre des finances s’occupait
également des affaires étrangères. Il participa aux polémiques ardentes que
suscitèrent, tant dans la presse qu’au parlement, différentes questions
relevant de ce domaine. En 1861, il intervint en faveur de la reconnaissance
par
Dans d’autres domaines, la politique suivie par Frère-Orban
suscita des critiques sévères. En matière sociale ou d’élargissement du corps
électoral, le grand homme d’état ne se montra pas à la hauteur de ce que ses
origines sociales, son intelligence, son sens politique auraient dû lui dicter.
Il ne comprit pas les transformations que connaissait la société de son époque
et refusa avec entêtement de tenir compte des aspirations démocratiques qui s’y
faisaient de plus en plus jour. Il s’abstint de se pencher sur les problèmes
dramatiques qui existaient dans le monde du travail. Au nom de la liberté et du
refus de l’extension abusive du rôle de l’état, il ne défendit pas en 1869 les
mesures visant à réglementer le travail des femmes et des enfants. On ne manqua
pas de faire remarquer qu’il n’avait pas invoqué les mêmes principes quand il
avait voulu contrôler la bienfaisance. Il repoussa aussi avec intransigeance
toutes les tentatives de réformes électorales qui, pensait-il, desserviraient
le libéralisme et conduiraient au renversement de la bourgeoisie. Il était de
ce fait opposé à l’abaissement du cens même avec le correctif du savoir lire et
écrire. Il ne voulait à aucun prix d’une modification du mode de votation qui
« constituerait en arbitres du pays les manouvriers et les valets de
ferme » et qui aboutirait à plus ou moins brève échéance au suffrage
universel. Sous la pression des radicaux et de l’opposition, il proposa une
certaine extension du droit de vote en admettant certaines capacités pour les
provinces et les communes.
Les élections de 1870 réduisirent la majorité
libérale à deux voix. Dans ces conditions, Frère-Orban estima ne plus pouvoir
gouverner et le ministère se retira. Pendant huit ans, il se retrouva dans
l’opposition, combattant avec une égale ardeur radicaux et cléricaux, imposant
même parfois ses vues à ses adversaires. En 1876, il proposa et fit adopter par
les chambres la loi sur l’enseignement supérieur qui accordait la liberté de
collation des grades universitaires. Malgré des dissensions importantes, les
libéraux remportèrent les élections de juin 1878. Frère se vit confier pour la
dernière fois de sa vie la charge de former le cabinet.
Le troisième ministère
(1878-1884)
Pendant
six années, Frère dirigea le pays en dominant le roi et le cabinet par sa
personnalité autoritaire, son sens de l’état, sa longue pratique des affaires
politiques et sa compétence indéniable en beaucoup de domaines. Au sein du
ministère, il n’y eut pas d’oppositions irréductibles. Par contre avec le roi
les relations furent parfois très tendues. Chaque fois que des difficultés
graves surgirent entre eux, Léopold II s’effaça devant son ministre. Le roi
supportait mal la tutelle constante que ce dernier exerçait sur le pouvoir mais
il savait que sa position de souverain constitutionnel l’obligeait à s’incliner
devant le chef de la majorité parlementaire. De plus, il croyait que Frère
était le seul capable de transformer notre état militaire comme il le désirait.
Ce furent là sans doute les principales raisons pour lesquelles il évita que
leurs affrontements ne dégénérassent en crises ministérielles. De son côté, le
chef du cabinet essayait de lui être agréable. Comprenant l’intérêt qu’il
portait aux travaux publics, à certains agrandissements ou embellissements de
ses domaines de Laeken, Tervuren ou Ardenne, il plaida la cause du roi devant
le conseil des ministres et fit accorder les crédits demandés. On peut
soupçonner Frère d’avoir facilité les penchants du souverain pour les grands
travaux afin de compenser les violences que le cabinet était obligé de faire à
la royauté pour mener à bien sa politique scolaire et sa politique de
laïcisation de la bienfaisance et des cultes.
Les libéraux étaient revenus au pouvoir avec le
projet de réviser la loi de 1842 sur l’enseignement primaire. Ils voulaient organiser
un enseignement laïc et neutre soumis à la seule direction du pouvoir civil. La
réalisation la plus retentissante du cabinet fut la loi de 1879 votée en ce
domaine. Celle-ci déclencha une opposition intransigeante du clergé et de
l’opinion catholique qui essayèrent par tous les moyens de combattre cette
« loi de malheur ». La guerre scolaire déchaînée par les évêques
renforça la solidarité du cabinet mais absorba une grande partie de ses
activités. Pour réagir contre les attaques dont il était l’objet, le cabinet
dut prendre des mesures de contraintes et de représailles. Celles-ci eurent
pour conséquence de renforcer la centralisation du pouvoir au détriment des
communes et de toucher aux privilèges dont jouissait le clergé. La réforme de
l’enseignement primaire, la création de nouvelles écoles normales, d’athénées,
d’écoles moyennes de garçons et de filles grevèrent lourdement le budget.
L’enquête scolaire qui devait montrer les moyens employés par le clergé pour
entraver l’exécution de la loi accrut encore le déficit de l’état. Toutes ces
dépenses exigèrent la levée de nouveaux impôts qui constituèrent un argument
redoutable en 1884 contre la majorité qu’avait conduite Frère-Orban. Si la
réforme de 1879 fut coûteuse, si elle n’entraîna ni l’obligation, ni la
gratuité de l’école primaire, réforme sociale à laquelle Frère comme les
doctrinaires étaient opposés, elle eut quand même des conséquences positives.
Elle fit « passer l’enseignement primaire d’une fonction relativement
secondaire à un grand service public ».
La loi de 1879 eut aussi des répercussions sur
nos relations extérieures. En formant le cabinet, Frère s’était réservé le
département des affaires étrangères. La fermeté et la ténacité de son caractère
l’amenèrent à diriger ce dernier en dehors de toute immixtion royale trop
directe et à s’écarter ainsi d’une tradition qui s’était établie depuis 1830.
Léopold II n’est intervenu avec l’assentiment de son ministre que lorsqu’il a
estimé que les intérêts du pays étaient en jeu. Ce fut le cas lors de l’échange
de vues avec le Vatican. Depuis des années, Frère voulait la suppression de la
légation belge auprès du Saint-Siège qu’il estimait sans objet depuis la
disparition des Etats Pontificaux. La décision de rompre avec Rome avait été
renforcée par l’attitude intransigeante du pape Pie IX à l’égard des libertés
modernes et par l’appui qu’il accordait à certains milieux ultramontains qui en
Belgique attaquaient nos institutions nationales. Léon XIII qui était monté sur
le trône pontifical, en février 1878, ne semblait pas partager les vues de son
prédécesseur. Il demanda le maintien des relations diplomatiques entre les deux
pays. Dans l’espoir d’apaiser les esprits, Frère entama alors des pourparlers
avec Rome. Il voulait obtenir, grâce à l’intervention du pape, un
assainissement de la situation politique, un apaisement des attaques
ultramontaines contre la constitution. Mais quand ce premier conflit se doubla
de la question scolaire, il demanda à Léon XIII d’intervenir afin de modérer
l’épiscopat. Malgré ses talents de diplomate et d’habile négociateur, il échoua
et dut rompre en 1880 avec le Vatican.
Un autre grand problème que connut le ministère
des affaires étrangères fut celui de l’entreprise africaine. Comme la plupart
des libéraux de l’époque, Frère était opposé pour ne pas dire hostile à tout
projet colonial. Déjà en 1861, le Duc de Brabant lui avait reproché son
indifférence en cette matière. Aussi la correspondance échangée entre les deux
hommes n’aborde-t-elle que très rarement l’œuvre royale en Afrique dont
« l’extraordinaire réussite » se situe pourtant entre 1878 et 1884.
Léopold II estimait qu’il s’agissait là d’une œuvre privée qui ne regardait pas
le cabinet. Ce fut également l’avis de Frère qui voulut éviter autant que possible
que le gouvernement ne fût mêlé à ce qui se concluait en Afrique. Mais en
certaines occasions, le département dut intervenir. Il ne put alors empêcher de
faire des remarques quelque peu acides. A Jules Devaux, chef de cabinet du roi,
il écrivit à propos des contrats conclus par le Comité d’Etudes du Congo avec
des souveraines africains en 1883 : « J’ai remarqué des clauses qui
ne sont guère en harmonie avec le caractère international et les déclarations
du Comité, aussi bien qu’avec le but humanitaire
que l’on assigne à l’entreprise. L’une des clauses exclut du commerce des
territoires cédés le monde entier, à l’exception des agents du comité ;
une autre gorge d’eau de vie, de gin et de genièvre les rois nègres pour prix
des cessions auxquelles ils consentent. C’est une humanité que l’on pourrait
mettre sur la même ligne que la traite des nègres. Il était au moins inutile
d’en faire mention dans le contrat. Mais tout cela ne me regarda point et je me
tais ».
Un autre problème, celui de la réforme
électorale, qui depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir avait été laissé de
côté, ressurgit en 1881. Cette question suscita au sein du parti de graves
déchirements. Les radicaux demandaient d’introduire à côté du cens le principe
de capacité aux élections provinciales et communales. Mais constatent que la
majorité était hostile à une extension importante du droit de vote, ils
entamèrent une lutte acharnée contre le gouvernement et plus particulièrement
contre Frère. Ce dernier restait comme auparavant irréductiblement opposé à
toute révision de la constitution qui amènerait le suffrage universel. Il
refusa dans un langage brutal que « le corps électoral soit désormais
infecté par l’ignorance ». En 1883, il déposa un projet, présenté comme la
formule du gouvernement, alors que les membres du cabinet n’y avaient pris
aucune part, et qui comportait avec certaines restrictions l’adjonction de la
capacité au cens. Comme le roi, Frère avait voulu repousser ce qu’il croyait
être un danger socialiste et républicain. Il n’avait pas désiré modifier le
régime électoral mais s’était borné à faire échouer « les réformes
dangereuses dont la chambre avait été saisie ». La vote de cette loi
augmenta l’impopularité des doctrinaires et les rancoeurs des radicaux. Elle
n’épargna ni aux uns ni aux autres l’échec de 1884.
Comme sous le précédence ministère, Frère se
préoccupa des problèmes de la défense nationale et ceux-ci lui causèrent de
graves embarres. L’interprétation que Léopold II se faisait des pouvoirs
militaires qui étaient confiés par la constitution fut à l’origine de la
plupart des heurts qui opposèrent les deux hommes. Le roi estimait, comme son
père, que la conduite des affaires militaires relevait du domaine privilégié du
souverain à qui il appartenait de choisir et de diriger le ministère de la
guerre. Tel n’était pas du tout l’avis de Frère. Il s’ensuivit une série
impressionnante de conflits envenimés par le « ministère occulte »
que dirigeait le général Brialmont. La mésentente existant entre le souverain
et le ministre de la guerre fut à un moment donné si profonde que Frère suggéra
à Léopold II de traiter directement avec lui les affaires militaires.
Différentes mesures comme l’augmentation du contingent, l’amélioration du
casernement, le parachèvement de la défense éloignée d’Anvers furent réalisées.
Le roi, conseillé par Brialmont, demanda le service personnel obligatoire ainsi
que la construction de fortifications sur
Absorbé par la lutte contre les cléricaux et les
radicaux, paralysé par la guerre scolaire, il ne réalisa pas entre 1878 et 1884
de réformes comparables à celles des précédents ministères. Après l’échec des
élections de 1884, il rentra dans l’opposition et participa au parlement à tous
les grands débats politiques, économiques, sociaux et militaires. Il intervint
également dans la question congolaise et s’insurgea contre les revendications
flamandes qu’il estimait exagérées et dangereux. Son intransigeance vis-à-vis
de l’extension du droit de vote lui fut reprochée par l’opinion libérale. De
plus en plus isolé, il fut accusé d’avoir sacrifié l’unité de son parti à ses
convictions personnelles. En octobre 1894, il ne fut plus réélu à Liège. Les
derniers moments de son existence furent attristés par la souffrance morale que
lui causaient les déchirements de ses amis politiques. Miné par la maladie dont
il souffrait depuis plusieurs mois, il s’éteignit le 2 janvier 1896.
Frère n’eut pas de funérailles nationales mais
les villes de Bruxelles et de Liège lui rendirent un hommage solennel. Son fils
Georges le fit inhumer selon le rite protestant pour répondre au désir du
défunt qu’une parole religieuse confirmât sa foi spiritualiste. Cela étonna
certains. Si l’éminent homme d’état était anticlérical, adversaire des
conceptions théocratiques, opposé à tout dogme, il ne fut en réalité jamais
antireligieux. Il était déiste et déclarait qu’il ne comprenait pas plus une
société sans religion qu’un monde sans Dieu. Dans sa jeunesse, il avait été
franc-maçon. Initié en 1830, il devint membre de «
Frère-Orban fut un homme d’état brillant, doué
d’une intelligence hors du commun, un orateur de talent et un ministre d’une
intégrité absolue. Il donna le meilleur de lui-même à la nation. Il avait un
caractère impérieux, irascible, une confiance en sa propre valeur. Il crut
sincèrement que la politique qu’il préconisait était celle qu’exigeait le bien
du pays. Il lutte toute son existence pour défendre les libertés individuelles
et pour assurer la prééminence de la bourgeoisie censitaire libérale. Pour
réaliser ces buts, il dut ébranler l’énorme puissance dont disposait l’Eglise
en tous domaines, renforcer le pouvoir centralisateur et les possibilités de
contrôle de l’état. En instaurant un système de liberté par contrainte, il
orienta son parti vers des pratiques paradoxales qui s’éloignaient parfois des
idéaux prônés. Avec obstination il refusa les transformations que le temps
avait apportées aux conditions politiques, économiques et sociales qu’il avait
connues lors de ses débuts dans la vie politique. Il repoussa les aspirations
du monde ouvrier dont il avait favorisé le développement en adaptant le pays
aux nécessités de l’industrie capitaliste. Il mourut en aimant la liberté mais
en n’acceptant pas la démocratie.
Frère-Orban fut l’auteur de nombreux mémoires,
publications, articles, projets de loi, discours, interventions au parlement,
qui ont été imprimés sous forme de plaquettes. La liste de ses écrits a été
publiée dans Notices Biographiques et
Bibliographiques concernant les membres, les correspondants et les associés,
Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Il a
collaboré à différents journaux, dont Le
Journal de Liège, l’Observateur,
Le 4 mai 1891, l’Académie Royale de Belgique
voulant témoigner son estime au penseur, à l’écrivain et à l’orateur, élit
Frère-Orban membre de
