ROGIER Charles (1800-1885)
ROGIER Charles, né
en 1800 à Saint-Quentin (France), décédé en 1885 à Saint-Josse-ten-Noode.
Age en 1830 : 30 ans
Congressiste (1830-1831,
Liège)
Libéral. Elu par
l'arrondissement de Turnhout de 1831 à 1837, d’Anvers de 1837 à 1854, de
Bruxelles de 1856 à 1857, d’Anvers de 1857 à 1863 et de Tournai de 1863 à 1885
Biographie
Interventions
sessions : 1830-1831 (Congrès national),
1831-1832, 1832-1833, 1833, 1833-1834,
1834-1835, 1835-1836, 1836-1837, 1837-1838, 1838-1839, 1839-1840, 1840-1841, 1841-1842, 1842-1843, 1843-1844, 1844-1845, 1845-1846,
1846-1847, 1847-1848
BIOGRAPHIE par Discailles
(Extrait de
la Biographie nationale, tome XIX, 1907, pp. 693-781, par E. Discailles (à
l’exception des sous-titres ajoutés expressément pour ce site))
ROGIER, Charles-Latour, homme d’état, né à Saint-Quentin, le 17
août 1800 (29 thermidor an VIII), mort à Bruxelles (Saint-Josse-ten-Noode), le
27 mai 1885.
Les origines familiales
Il appartenait à
une famille d’origine belge. Son grand-père (Firmin-Nicolas-Joseph), qui était
né à Reulies (Hainaut) en 1699, alla s’établir marchand de draps à Cambrai au
milieu du XVIIIe siècle. Son père (Firmin-Noël-Albert), qui épousa
le 25 août 1788 demoiselle Henriette-Louise-Joséphine Estienne, était, lui
aussi, marchand de draps. Investi par élection en 1791, à l’âge de vingt-sept
ans, des fonctions d’officier municipal de Cambrai, il les exerçait encore au
mois d’octobre 1792, lors de la formation des premier bataillons de
volontaires. Elu second lieutenant-colonel du 6e bataillon du Nord,
il commanda successivement la place de Doullens et celle de Ham, puis il prit
part aux opérations de l’armée des Ardennes. « Un crachement de sang
considérable » (certificat de l’officier de santé du 6e
bataillon du Nord, en date du 16 septembre 1794) lui ayant interdit, tout au
moins provisoirement, le métier des armes, il revint à Cambrai. La réaction
thermidorienne y sévissait. On reprocha au lieutenant-colonel d’avoir secondé
avec une énergie trop républicaine les efforts faits de 1792 à 1793 par le
conventionnel Lebon, le farouche « proconsul d’Arras », pour défendre
le Cambrésis contre les Autrichiens. C’est même là l’origine d’une stupide et
atroce calomnie qui, après avoir pesé sur sa mémoire pendant plusieurs années,
fut reprise et exploitée contre son fils Charles par des pamphlétaires
orangistes de 1830 à 1839, et dont les tribunaux firent justice en 1861-1862
par une condamnation sévère infligée au Journal
de Bruxelles, qui s’en était fait l’écho. Le colonel, rentré dans la vie
civile, avait transporté le siège de ses affaires commerciales à Saint-Quentin
d’abord et ensuite à Avesnes, lorsque, vers la fin de 1811, un décret de
Napoléon permettant aux militaires congédiés pour motif de santé de rentrer
sous les drapeaux s’ils avaient recouvré leurs forces, il reprit du service et
partit pour la Russie
en mai 1812, en qualité de directeur ou inspecteur dans l’administration des
vivres. Il mourut on ne sait dans quelques circonstances : toute trace de
lui est perdue depuis les derniers jours de novembre 1812. Sa femme suivit à
Liège son fils aîné Firmin, qui venait d’être nommé maître élémentaire au lycée
impérial de cette ville. Elle avait deux autres fils : Tell, médecin et
juge de paix à Trélon (canton d’Avesnes), mort en 1859, et Charles ; deux
filles : Henriette-Eugénie, morte en 1875, et Pauline, morte en 1902. Pour
créer des ressources, madame Rogier fonda un pensionnat rue Sœurs de Hasque et
elle fut aidée dans sa tâche tout d’abord par l’aînée de ses filles. Les Rogier
entraient dès lors dans la famille belge : l’article 133 de la Constitution de 1831
stipule que les étrangères établis en Belgique avant le 1er janvier
1814 et qui ont continué d’y être domiciliés sont considérés comme Belges de
naissance.
Les études
Charles, qui avait
fait ses premières études au collège d’Avesnes, entra au lycée impérial de
Liège au mois d’octobre 1813 dans la classe de grammaire : le grand-maître
de l’université venait de lui accorder, par son arrêté du 28 août, une bourse
de demi-pensionnaire. Il se montra digne des encouragements officiels. Le
proviseur du lycée certifie, le 25 août 1814, que « Charles Rogier a fait
les cours de première et de seconde grammaire avec beaucoup d’assiduité et le
plus grand succès, surtout le dernier, dans lequel il a obtenu le second prix
de mérite, le premier en thème latin, le second en version et de même en vers,
ainsi qu’un accessit en grec ; qu’il a toujours joint à l’abondance de ses
moyens une application très bien soutenue, beaucoup de docilité et une fort
bonne conduite ». Son aîné, Firmin, le dirigea dans ses débuts. Une vive
affection, qui dura toute leur vie, unissait les deux frères. Firmin ayant été
nommé à Falaise, puis à Rouen, Mr Charmant, un professeur du lycée de Liège,
lui écrivait : « Vous étiez bien nécessaire à Charles : ce
pauvre petit homme pense à vous toutes les fois qu’il a quelque chagrin ».
Charles, à dix-sept ans, avait terminé sa rhétorique avec un réel succès :
c’est ce qu’atteste le programme de la distribution des prix du Gymnase royal
et premier collège inférieur de la ville de Liège en 1817. Il en a dit un mot
dans un cahier de Notes et Souvenirs :
« J’obtiens quatre premiers prix comme mon frère aîné à Douay en
1809 ». Il aurait désiré commencer immédiatement l’étude du droit. Mais sa
mère ne pouvant pas faire pour lui les sacrifices qu’exigeait la fréquentation
des cours, il demanda des ressources à l’enseignement privé. Des leçons
particulières et des répétitions à des fils de famille presque de son
âge : voilà l’occupation de Charles Rogier de 1817 à 1821. Ses rares
loisirs, il les consacrait soit à compléter par ses lectures les connaissances
acquises au collège, soit à faire des vers. Il a beaucoup lu et il a bien lu.
Il consignait, dans des cahiers que nous avons eus sous les yeux, les passages,
les expressions, les mots même qui l’avaient le plus frappé, avec les
réflexions qu’ils lui avaient suggérées. Il avait un goût marqué pour les
ouvrages historiques, politiques, pour les livres de philosophie et de
pédagogie – soit latins, soit français – qui offrent un côté utilitaire, un
côté pratique. L’Emile, par exemple, le retint plusieurs mois. Les sages
conseils et les idées justes de Jean-Jacques, ses critiques déraisonnables, ses
paradoxes absolument insoutenables, Rogier cite tout : il admire les uns
qu’un jour il lui sera possible de mettre en pratique ; il désapprouve les
autres et se propose de les combattre. Les ouvrages de Montesquieu : Les causes de la grandeur et de la décadence
des Romains, l’Esprit des lois, l’Essai sur les mœurs de Voltaire, les Considérations de Mme de Staël sur la Révolution française attirent également toute son attention. Est-ce un instinct
secret ? Il s’attache à comprendre les causes des révolutions, à étudier
les principes qui doivent présider à la création des états et à leur sage
administration. L’ensemble des Excerpta de ce garçon de vingt ans atteste une
application constante au travail, un goût déjà sûr et un jugement très délicat.
Il cultivait
surtout la poésie pour se consoler des ennuis et de la tristesse de son métier
de répétiteur. A dix-huit ans il possédait déjà le mécanisme et l’harmonie des
vers et avec cela une verve agréablement railleuse, une allure assez décidée
d’indépendance philosophique et religieuse. Son petit poème Les vœux ou les prières obtint une
mention honorable au concours de la société libre d’émulation de Liège en
1819 ; il en fut de même de son élégie sur le Dernier chant du poète un an après. A un poème plus important, La mort de Madame Roland, auquel
collabora son ami Néoclès Hennequin, l’émulation décerna une médaille (le
Mathieu Laensbergh le publia in extenso en février 1825).
Rogier aidait en
même temps sa mère et sa sœur aînée dans la dure besogne qu’elles avaient
entreprise. Il y avait de l’éducateur en lui. Il paraît que, dès sa sortie de
rhétorique, c’était lui qui avait l’honneur de faire les discours que la
« chère maman » prononçait dans les distributions des prix. Sa
famille a conservé avec un soin pieux les manuscrits de ces discours, qui
permettent de juger tout à la fois de la faculté oratoire du secrétaire de la
directrice, et du programme d’études d’une école primaire de jeunes Liégeoises
au commencement du XIXe siècle. Pour se procurer les 2000 francs que
coûtaient les études juridiques qu’il comptait toujours faire, Rogier finit par
accepter un emploi de précepteur chez le baron de Senzeilles, qui demeurait à
quelques lieues de Liège. C’est pendant qu’il exerçait cet emploi, de mai 1821
à octobre 1823, qu’il entretint avec un ami intime, Jacques Desoer, le fils du
fondateur du Journal de Liège, une correspondance des plus curieuse qui nous
fournit des indications précieuses sur son caractère et ses goûts, ses opinions
et ses aspirations. On peut dire que l’homme politique y perce déjà, que le
ministre même y est en germe. Son observation ne manque pas de finesse, ni sa
critique de sagacité. Il aime à rire des travers et des ridicules qu’il
découvre dans son nouveau milieu. Ses croquis sont parfois piquants. Quand il
aborde des problèmes d’ordre social, économique ou religieux, il fait preuve de
bon sens et d’esprit. Sa phrase est claire, précisé et souvent élégante,
alerte. Lorsque son élève voyage, il fait du droit. « J’emploie les
vacances », écrit-il à Firmin, « à me préparer à mon examen. Je
commence à voir clair dans la logique kantienne du sieur Denzinger. Je
t’expliquerai quand tu voudras ce que c’est qu’un conceptus apodecticus ».
Le Mathieu Laensbergh
Voilà soudain que
deux amis, Paul Devaux et Joseph Lebeau, sollicitent son activité pour une
tâche tout autre que celle de précepteur : il s’agit de la fondation d’un
journal. Devaux et Lebeau étaient avocats : le premier avait vingt et un
ans, le second trente ans. Rogier s’associe avec eux et son frère. Firmin
(revenu depuis 1815 à Liège), le 10 mars 1824, pour faire paraître à Liège,
tous les jours, à six heures du soir, les dimanches et fêtes exceptés, le Mathieu Laensbergh, journal politique,
littéraire, de l’industrie et du commerce. L’imprimeur éditeur du
journal est un cinquième associé, Jean-Paul Latour, auquel chacun des quatre
autres verse 300 francs pour faire face aux premiers frais. L’avocat Félix van
Hulst entra dans la société quinze jours plus tard. Le 15 mai Latour la quitta et c’est
à Henri Lignac, écrivain, que passèrent l’administration et l’impression du Mathieu Laensbergh.
La nécessité d’une
« collaboration active » - c’était un des engagements pris par les
associés – forçait Rogier à renoncer à la vie du préceptorat. Il n’en resta pas
moins dans l’enseignement libre : il donna des répétitions tout en
étudiant le droit et en collaborant au Mathieu
Laensbergh. Nous avons établi, dans la mesure du possible, quelle a été
sa part dans la publication de ce journal – appelé Le Politique dès 1825 – dont
l’influence sur le mouvement de 1830 et les destinées de nos provinces a été
considérable. La politique intérieure, les analyses des productions nouvelles
et spécialement, sous la signature du « bourgeois de Saint-Martin »,
les embellissements de la ville, les améliorations que nécessitent la voirie et
l’hygiène : tel est le domaine où il se cantonnait généralement. Il aimait
à secouer l’apathie des Belges en matière électorale. Il leur reprochait de
rester trop indifférents au choix de leurs mandataires. La raison principale de
leur apathie était peut-être le mode d’élection, bizarre, compliqué et
assurément peu conforme à l’esprit de la
Loi fondamentale.
C’est précisément cette
question de l’élection
des conseillers communaux et provinciaux aux Pays-Bas que Rogier traite à son examen de docteur en
droit le 29 juillet 1826. Dans le cinq thèses annexées à la dissertation, nous
remarquons celles-ci : la publicité la plus large est à souhaiter dans la
poursuite et dans la répression des crimes ; la publicité en matière
d’administration communale et provinciale est conforme à notre droit public.
Rogier fait un tableau succinct, mais suffisamment complet, du système électoral
de son temps, il discute les conditions requises pour être électeur et pour
être éligible, les causes d’incapacité, les inconvénients de la loi, les
modifications qu’on y pouvait apporter. Il préconise, entre autres réformes,
l’élection directe qui lui parait constituer seule le vrai système
représentatif.
Il venait donc de réaliser le projet qu’il
avait conçu d’entrer au barreau de Liège. Bien d’autres projets hantaient son
cerveau. Il voulait réorganiser le comité de littérature de la société
d’émulation, dont il avait été nommé secrétaire adjoint ; donner une
impulsion nouvelle aux travaux du comité grec qui s’était formé à Liège, en
1825, sous la présidence de de Selys, et dont le zèle paraissait
s’attiédir : pousser à la translation du Mathieu Laensbergh à
Bruxelles ou à la création dans cette ville d’un journal fondé sur le plan et
d’après les principes de Mathieu ; réunir des documents pour un Manuel
électoral ; commencer la publication des Mémoires de don Juan Van
Haelen ; créer un journal hebdomadaire, La récompense, destiné
à la jeunesse. La plupart de ces projets seront exécutés.
Les Mémoires de Van Haelen datent
de 1827. Voici dans quelles circonstances Rogier était entré en relations avec
le chef d’état-major de Mina. Van Haelen, sorti non sans peine des griffes des
inquisiteurs en 1826, était venu remercier les rédacteurs du Mathieu
Laensbergh d’un article des plus sympathique paru en 1824. Il avait noué à
cette occasion des relations assez intimes avec la famille Rogier. Il offrit à
Charles de lui fournir les notes, les documents, les souvenirs nécessaires à la
rédaction de ses mémoires. Les événements auxquels Van Haelen avait été mêlé
ayant provoqué une vive curiosité dans les Pays-Bas et en France, on pouvait
espérer que les amis de la liberté y feraient bon accueil à une publication où
étaient peints d’après nature les excès du despotisme et de la rédaction.
Rogier n’eut guère à se louer du succès du livre, d’après les lettres de
Renouard, qui publia une édition pour la France, et de Tarlier, qui en publia une pour les
Pays-Bas.
Mais le succès alla à la Récompense,
qui voulait « contribuer à faire naître ou à développer chez les enfants
des connaissances utiles, à leur faire comprendre et aimer des devoirs
rigoureux ». Tel était le but que s’assignaient les fondateurs de ce
journal, Paul Devaux, Charles et Firmin Rogier, Lignac (25 décembre 1827).
Charles Rogier fut constitué le fondé de pouvoirs de la société ;
l’administration du journal était aux mains de mademoiselle H.-E. Rogier. Les
rédacteurs du Mathieu Laensbergh se délassaient en quelque sorte de
leurs graves études de philosophie et de droit administratif dans la rédaction
d’articles destinés à l’instruction et à l’éducation du jeune âge, articles de
peu d’étendue, écrits dans un style simple et clair et qui, donnant à la
lecture des enfants plus d’attrait, devaient les encourager à des études de
plus longue haleine. Ils virent leurs efforts aussi bien accueillis en Hollande
qu’en Belgique. Des éloges flatteurs leur arrivèrent de toutes parts, même des
sphères officielles.
Il devait venir un moment où la politique
ferait du tort à la
Récompense. Les événements allaient prendre bientôt un
caractère de gravité tel que Charles Rogier se désintéresserait du journal
pédagogique pour se mieux consacrer à la rédaction du Mathieu et, plus
particulièrement, à la publication de son Manuel électoral.
Le Mathieu Laensbergh avait
continué à faire beaucoup parler de lui pendant les années 1827 et 1828. Ses
articles sur l’organisation judiciaire, sur la liberté de la presse et le
timbre des journaux étaient fort lus, fort commentés et provoquaient des
discussions de plus en plus animées avec les organes ministériels. Au moment où
s’ouvrit la session législative de 1828, Rogier (Mathieu Laensbergh du
25 octobre) émit le vœu que, dans l’adresse en réponse au discours du trône, on
ne se bornât pas à retourner puérilement les phrases ministérielles. « Il
serait beau », disait-il, « il serait d’un heureux augure que déjà
l’esprit national commençât à s’y manifester ». Le gouvernement tenait à
avoir le budget décennal. A la veille de voter plus d’un milliard d’impôts (le
total des dix années du budget décennal dépassait 500 millions de florins), la
seconde Chambre était tenue à énumérer ses griefs et ses vœux : elle avait
le droit d’exiger de sages réformes et de bonnes lois en retour de si énormes
sacrifices. L’abolition de la mouture, la diminution des impôts, le retrait des
arrêtés de 1819 et de 1822 qui avaient de fait supprimé officiellement le
français dans toutes les parties de la Belgique où le flamand était généralement en
usage, le rétablissement du jury, le désaveu de la servile doctrine qui
refusait aux Etats provinciaux jusqu’au droit d’émettre des vœux et qui leur
contestait cette indépendance de conscience que partout on réclamait des
magistratures locales : voilà ce que Rogier aurait voulu voir demander au
gouvernement par la seconde Chambre.
Comme les journaux catholiques se
plaignaient, autant que le Mathieu Laensbergh, de la conduite du
ministère, comme ils réclamaient non moins vivement que lui les garanties
constitutionnelles, la liberté de la presse, le jury, les députés
indépendantes, il se forma entre libéraux et catholiques une union qui devait
assurer la victoire aux adversaires du gouvernement. Le Mathieu, devenu,
le 1er janvier 1829, le Politique, préconisa cette union avec une
ténacité que rien ne rebuta.
Sous l’influence des articles parus dans
le Courrier des Pays-Bas, dans le Catholique et dans le Politique,
sous l’influence également de l’irritation provoquée par les procès Claes,
Ducpétiaux, De Potter, l’Union prit un corps. Elle se manifesta tout d’abord
par l’organisation d’un pétitionnement universel pour le redressement des
griefs.
Plusieurs de ces griefs sont indiqués par Rogier dans le Mathieu du 25. Les pétitionnaires se plaignaient
aussi de l’accaparement par les Hollandais de presque tout les emplois dans le
gouvernement, la diplomatie, l’armée, les finances ; de la
non-responsabilité ministérielle ; du monopole de l’enseignement surtout.
Ils comprenaient l’élite de la nation, la noblesse, les membres les plus
distingués du barreau, du commerce, de l’industrie.
Les réclamations
révélaient une agitation si alarmante, que le jour où le député de Tournai Le
Hon demanda qu’elles fussent prises en sérieuse considération par le roi, sa
proposition, appuyée par quelques députés hollandais, fut votée par 55 voix
contre 43.
L’élection pour les Etats
provinciaux, de qui dépendait la nomination des membres de la seconde Chambre
des Etats généraux, était fixée au mois de juillet. Rogier, par son Manuel Electoral, qui parut en février et fut traduit en flamand
au mois d’avril, contribua grandement au succès remporté par l’opposition à
Liège.
Le ministère déposa, dès la première
séance de la session de 1829-1830, un projet de loi sur l’instruction publique
et sur la presse qui s’inspiraient de telles idées de réaction, que le
pétitionnements pour le redressement des griefs eut une recrudescence :
dans le camp libéral comme dans le camp catholique on compta de nouveau des
milliers de signatures. Le roi inaugura l’année 1830 par des destinations de
fonctionnaires qui s’étaient permis de ne pas voter toutes les mesures
proposées par le ministère. En même temps, par une circulaire au corps
professoral des universités, le ministre de l’intérieur, de Lacoste,
« prohibant », comme il disait, « tout aliment aux
passions », défendait en fait de commenter les doctrines, assurément
illibérales, que l’on soutenait dans les sphères ministérielles sur le droit
d’asile, sur la liberté de l’enseignement, sur la publicité des budgets
communaux, sur les droits du Parlement dans le vote des impôts, sur la liberté
du langage dont souffraient les populations wallones. La magistrature amovible,
suivant l’impulsion donnée par le ministre Van Maanen, redoublait de sévérité
envers les publicistes qui défendaient les droits et les libertés de la nation
contre les empiétements du pouvoir. Le Courrier de la Meuse proposa de former
par souscription une société d’assurance contre les destitutions arbitraires,
les vexations fiscales et les actes illégaux des ministres. Rogier engagea les
lecteurs du Politique à souscrire. De son côté, De Potter, qui achevait
de purger une condamnation pour délit de presse, arrêta les bases d’une
association qui indemniserait non seulement les fonctionnaires victimes de
destitutions arbitraires, mais tous les citoyens qui opposeraient une
résistance légale aux injustices ministérielles. Le parquet de la cour de
Bruxelles transforma le projet De Potter, auquel s’étaient ralliés Tielemans,
référendaire au ministère des affaires étrangères, et Bartels, rédacteur du Catholique,
en un attentat ou complot contre le gouvernement et l’autorité royale, qui
valut à De Potter huit ans de bannissement et cinq à Tielemans et Bartels.
Rogier et ses collaborateurs du Politique ne se découragèrent pas :
« les persécutions, loin de retarder le triomphe de la liberté, »
disaient-ils, le 2 mai 1830, « en accéléreront la marche ». Une
élection devait avoir lieu au commencement de juillet pour la désignation des
délégués des Etats provinciaux à la 2e Chambre. La campagne fut menée avec une
rare vigueur par Rogier, dans son journal. Le succès des deux candidats de
l’opposition fut un peu son œuvre. Le parquet de Liège voulut sans doute se
venger sur lui et sur les autres rédacteurs du Politique de l’échec
essuyé par le gouverneur de la province, de Liedekerke, qui était tout dévoué
au ministère. Qui croirait que le procureur du roi prétendit découvrir le
« délit d’injure ou d’outrage au roi » dans ces lignes de
Rogier : « Cet échec est un dernier avertissement au pouvoir, que
désormais toute lutte essayée par lui au sein de nos Etats provinciaux ne lui
réserve que la défaite ». Le procès intenté à Rogier et à ses
collaborateurs était fixé au 31 août 1830. Les troubles qui éclatèrent à
Bruxelles six jours auparavant détournèrent l’attention du parquet
liégeois : le procureur du roi fit dire aux rédacteurs du Politique que
leur affaire était remise indéfiniment.
Septembre 1830
Rogier n’avait pas dissimulé
les « joies vives » (Politique du 7 août)
que lui causait la chute de la monarchie autoritaire de Charles X. Comme s’il
tenait tout spécialement à marquer que l’hommage enthousiaste aux combattants
des « trois glorieuses » (27, 28 et 29 juillet 1830) est bien de lui,
il a écrit, dans le volume de sa collection du journal, au bas de l’article, en
plus gros caractères que d’ordinaire : Ch. R…R. Depuis 1829, d’ailleurs,
il avait pris l’habitude de se rappeler ainsi ses articles.
Quoiqu’il y eût une grande identité entre
les vœux de l’opposition belge et les libertés que proclamait le roi des
Français, Louis-Philippe, en montant sur le trône au mois d’août 1830, et bien
que l’avènement d’une monarchie constitutionnelle chez nos voisins eût été
accueilli à Bruxelles comme à Liège et ailleurs avec un vif enthousiasme, rien
cependant ne pouvait faire présager les troubles si graves qui éclatèrent à
Bruxelles le 25 août. Ils furent connus à Liège dans la soirée du 26. La garde
communale prit les armes. « Un grand nombre de jeunes gens, armés de
fusils de chasse se réunissent dans la cour du Palais », dit Rogier
dans son cahier de Notes et Souvenirs, « je prends le
commandement de ce corps improvisé ». La commission de sûreté publique
constituée, de commun accord, par le gouverneur et le bourgmestre, envoie des
délégués demander au roi le redressement des griefs de la nation. Mais Rogier
n’a pas grande confiance dans le succès de cette démarche, puisque le 28 il
arbore les couleurs liégeoises, rouge et jaune, à l’hôtel de ville. Le 1er
septembre, à 5 heures du matin, au moment où l’on annonçait des mouvements de
troupes de Maastricht et Bois-le-Duc sur Liège, il « prend possession
de la caserne de St.-Laurent près de la citadelle » (Notes et
Souvenirs).
Alors que Devaux et Lebeau espéraient
encore dans la sagesse du roi, Rogier, comme son frère Firmin (ils avaient de
qui tenir), songe à aller à Bruxelles. Le peuple qui voulait des armes pour se
défendre contre les Hollandais, dont on annonçait l’arrivée, en prend chez le
fabricant Devillers, auquel Rogier délivre un « reçu au nom du
peuple » (N. et S.). Dans la soirée du 2 septembre, je me mets,
ajoute Rogier, à la tête des ouvriers et les promène dans la ville après les
avoir harangués en leur recommandant de respecter les propriétés et de se
défendre avec énergie. D’aucuns assuraient que le roi avait promis la
séparation administrative de la
Belgique et de la Hollande. Devaux y croyait. Rogier n’y croit pas
et, sans attendre d’ailleurs la réponse royale, il va partir pour Bruxelles.
Ecoutons-le « Samedi 4 septembre au soir…. Mon allocution dans la cour
du Palais… Je leur promets de la liberté, de la gloire, mais pas de richesse… ».
Le 7 septembre, après avoir traversé Hannut, Jodoigne, Wavre, Auderghem (où le
rejoignent cent trente hommes et deux pièces d’artillerie du capitaine De Bosse
et où le sort le désigne pour
commander les deux troupes), il entre à
Bruxelles.
Une proclamation du roi venait de faire
tomber l’espoir d’une séparation administrative des deux pays et laissait
envisager par conséquence la perspective d’une lutte à main armée. Rogier y
répond par cet ordre du jour : Mes braves camarades, ordre, union,
discipline, loyauté, courage : voila la devise des vrais Liégeois. Elle
sera toujours la nôtre. En regard de cet ordre du jour, Rogier a reproduit,
dans ses Notes et Souvenirs, cette affiche de la commission de sûreté
publique de Bruxelles : La
Commission engage les étrangers à rentrer dans leur
domicile. Elle prendra toutes les mesures nécessaires pour le maintien de la
dynastie et de la tranquillité publique. (Signé) Fél. de Merode, Gendebien, Rouppe, F.
Meeus, S. Van de Weyer. Pour
imprimer plus d’énergie à cette Commission, et la faire sortir des voies
diplomatiques, Rogier, avec une quarantaine d’hommes dévoués tels que Van
Meenen, Ducpétiaux, Jottrand, fondé la Réunion Centrale,
pendant que l’on signale (15 septembre) dans les environs de Vilvorde et de
Tervueren, les vedettes que l’armée de Guillaume envoie, sous les ordres du
prince Frédéric, pour mettre les Bruxellois à la raison. Un premier choc eut
lieu le 18 entre des patrouilles de volontaires et de gendarmes. Le lendemain,
une proclamation de la
Commission, désavouant la conduite des volontaires, est
lacérée. Le 20, la
Commission est dissoute par le peuple qui a enfoncé les
portes de l’hôtel de ville. Elle est remplacée par un gouvernement provisoire
de trois membres, De Potter, d’Oultremont et Gendebien, qui n’entre pas en
fonctions. Le 21, pas d’ombre du gouvernement à l’hôtel de ville. Le
prince Frédéric, avec 13.000 hommes et 52 canons, n’est plus qu’à une lieue de
Bruxelles. Rogier, avec les volontaires liégeois et 200 ou 300 Bruxellois,
soutient à Dieghem, toute la journée, le feu de l’avant-garde hollandaise. Le
22 se passe en escarmouches à Evere et en avant des portes de Schaerbeek, de
Louvain et de Namur. Une grande confusion régnait dans la ville – c’est une
correspondant du Politique qui l’écrit. Chacun croyait que tout était
perdu. Il eût fallu que Bruxelles se soulevât pour arrêter la marche du prince
Frédéric. Aucun des hommes politiques, aucun des chefs du mouvement
révolutionnaire ne comptait sur ce soulèvement. « La veille du jour où
Bruxelles fut attaqué », écrivait Félix de Merode, le 15 octobre 1830, au Courrier
des Pays-Bas, « je n’attendais aucune résistance ; persuadé qu’il
n’existait plus de moyen actuel d’agir pour l’indépendance belge, je m’étais
décidé à chercher un refuge sur le sol français ». Les désespérances de Félix
de Merode s’expliquent. Un témoin oculaire – c’est un des volontaires
tournaisiens – le général Renard, a établi que les Hollandais auraient pu sans
coup férir prendre possession de Bruxelles après la journée du 22 septembre…
« Dans la nuit du 22 au 23 », dit-il, « il n’y avait pas
quarante hommes armés qui veillassent. Nous n’étions peut-être pas trois cents
disposés à la résistance et disséminés sur une longue étendue. Il n’y avait ni
chefs, ni pouvoir, ni plan arrêté, ni direction ». Le matin du 23, pendant
que l’armée hollandaise, vainement harcelée par la fusillade des volontaires,
pénétrait le long des boulevards dans le Parc, Rogier et plusieurs de ses amis,
que visait tout particulièrement une proclamation du prince Frédéric, réservant
toutes ses rigueurs pour « les combattants étrangers à la ville »,
vont, comme Félix de Merode et Jottrand, chercher un refuge en France. Ce n’est
que dans l’après-midi que Bruxelles, d’abord indifférent, se souleva et que le
peuple tint tête vaillamment aux Hollandais à la porte de Flandre et à la porte
de Laeken. Rogier était près de Braine-l’Alleud, à trois heures, quand il
entendit le canon dans la direction de Bruxelles.
Il était environ
sept heures du soir quand il rentra à Bruxelles. Ses amis de l’ancienne commission
de sûreté, renversée le 20 septembre, parlaient d’entamer des négociations avec
le prince Frédéric. Puisque Bruxelles est décidé à lutter, pas de
soumission ! dit Rogier. Le 24, au point du jour, sur la proposition de
quelques hommes non moins résolus que lui, réunis à l’hôtel de ville, il entre
dans une commission administrative dont les Bruxellois apprennent la
constitution, une heure après, par cette proclamation qui est de sa main :
« Depuis deux jours Bruxelles est dépourvu de toute espèce d’autorité
constituée ; l’énergie et la loyauté populaires en ont tenu lieu ;
mais tous les bons citoyens comprennent qu’un tel état de choses ne peut durer
sans compromettre la ville et le triomphe d’une cause dont le succès dès hier
est assuré. Des citoyens, guidés par le seul amour du pays, ont accepté
provisoirement un pouvoir qu’ils sont prêts à remettre en des mains plus dignes
aussitôt que les éléments d’une autorité nouvelle seront réunis. Ces citoyens
sont le baron Emmanuel Vanderlinden d’Hoogvorst, de Bruxelles ; Charles
Rogier, avocat à Liège ; André Jolly, ancien officier du génie. Ils ont
pour secrétaires F. de Coppin et J. Vanderlinden, de Bruxelles. – Bruxelles, le
24 septembre 1830 ». Vanderlinden fut, le 25, nommé trésorier et remplacé comme
secrétaire par l’avocat Nicolay.
Les Souvenirs de Rogier sont ici surtout précieux
pour l’histoire : 24 septembre : Nos rapports avec la Banque. Nous
demandons pour le service public 5.000 florins : elle en apporte 10.000,
fort étonnée de notre modération… Le soir je fais venir Van Haelen et obtiens
qu’il prenne le commandement… Il accepte à la condition que, s’il vient à
périr, on prendra soin de sa femme et de son enfant. Pendant toute la durée du combat,
Rogier (les historiens sont unanimes à le reconnaître) fit preuve d’une
initiative toujours prompte, d’une rare énergie et d’une vigilance infatigable.
Sa confiance dans le succès de la révolution était inébranlable. Le jour même
où il rédigeait l’arrêté décrétant l’inhumation sur la place Saint-Michel, devenu
la place des Martyres, des braves qui avaient succombé ou qui succomberaient
dans le combat, il annonçait la victoire : Le sang belge va cesser de couler… l’ennemi est dans le
plus grand désordre (ordre
du jour du 25 septembre). Dans la matinée du 26, la commission administrative,
dans laquelle entrèrent Gendebien, Van de Weyer et Félix de Merode, qui étaient
revenus à Bruxelles le soir du 25, prit le nom de Gouvernement Provisoire.
L’héroïsme de nos volontaires finit par avoir raison de la ténacité des Hollandais,
qui évacuèrent le Parc dans la nuit du 26 aux 27. Rogier put écrire à sa
famille, dans la soirée du 27, qu’il n’y avait plus un soldat hollandais dans
Bruxelles.
Le Gouvernement provisoire
Il s’agissait de consolider la victoire. Il
importait de procéder non seulement à l’organisation de l’armée pour
« combattre au dehors », mais à celle de l’administration civile, de
l’ordre judiciaire et de l’administration des finances. Rogier, avec de Merode,
Van de Weyer et De Potter (appelé au Gouvernement Provisoire le 27), faisait
partie du Comité Central chargé de cette besogne aussi rude que délicate. Les
différents décrets que rendit le gouvernement, en attendant la réunion du
Congrès National fixée au 10 novembre, donnèrent satisfaction aux vœux de
Rogier, ses amis et ses alliées avaient exprimés dans la presse : tels
ceux qui établissaient la liberté de l’enseignement, la liberté d’association,
la liberté des cultes, la liberté de la presse, l’abolition de la censure, la
publicité des budgets des communes, l’adjonction des capacités au corps
électoral censitaire.
Au milieu
d’octobre des désordres graves ayant éclaté dans le Borinage, le Gouvernement
Provisoire confia à Rogier le soin d’aller les réprimer. Il s’en acquitta vite
et bien : « Quelques bonnes paroles à tous ces braves gens »,
écrivait-il à ses collègues le 22 octobre, « valent mieux que cent mille
coups de fusil ». A peine rentré à Bruxelles, il reçoit une autre
mission : celle d’aller maintenir l’ordre parmi les troupes nationales
qui, après avoir, à la suite des combats glorieux de Walhem et de Berchem,
refoulé les Hollandais jusque dans la citadelle d’Anvers, manifestaient des
velléités d’indiscipline fort dangereuses. D’ailleurs, la cause de la
révolution était loin d’être gagnée à Anvers. Une notable partie de la
population était sympathique au gouvernement de Guillaume. La plupart des
fonctionnaires de l’ordre administratif lui étaient encore acquis. Rogier ne
montra pas moins de décision, de sang-froid et de tact à Anvers que dans la Borinage. La
situation y devint terrible, le 27 octobre, quand le général Chassé, commandant
de la citadelle, furieux de ce que quelques volontaires ivres n’avaient pas
respecté scrupuleusement un armistice, fit bombarder la ville. Rogier courut
les plus grands dangers pendant les cinq jours qu’il passa dans Anvers où,
exerçant une espèce de dictature au nom du Gouvernement Provisoire, il n’en usa
que dans l’intérêt de la patrie, veillant à tout, se préoccupant de tout,
réussissant à faire cesser les hostilités et à rallier à la cause belge bien
des adversaires, à force d’activité et de loyauté.
Au Congrès
National, où le district de Liège l’envoya (le sixième sur neuf députés), il
donna, le 12 novembre, au nom du Gouvernement Provisoire, lecture de la
déclaration suivante : « Le Gouvernement Provisoire, ayant reçu
notification de la constitution du Congrès National, vient remettre à cet
organe légal et régulier du peuple belge le pouvoir provisoire qu’il a exerce,
depuis le 24 octobre 1830, dans l’intérêt et avec l’assentiment du pays. Il
déposa sur le bureau du président la collection des actes et des arrêtés que la
nécessité des circonstances l’a déterminé à prendre ». Rogier était alors
dans toute la force de l’âge, dans tout l’éclat de la santé : encolure
puissante, chevelure broussailleuse, physionomie souriante, regard sympathique
et pénétrant, voix pleine, sonore, vibrante, allant à l’âme. A la déclaration
de Rogier, voici la réponse que fit le bureau de l’assemblée : « Le Congrès
National, appréciant les grands services que le Gouvernement Provisoire a
rendus au peuple belge, nous a chargés de vous en témoigner sa vice
reconnaissance et celle de la
Nation dont il est l’organe. Il nous a chargés également de
vous manifester son désir, sa volonté même, de vous voir conserver le pouvoir
exécutif jusqu'à ce qu’il y ait été autrement pourvu par le Congrès ».
Tous les membres du Gouvernement Provisoire, sauf De Potter, se soumirent au
désir, à la volonté de la
Nation.
Dans la séance du
17, voulant déjouer les espérances du parti orangiste qui se vantait de
reconstituer le gouvernement de Guillaume avec l’aide de la Russie et de la Prusse, Rogier insista pour
que l’on proclamât « sans désemparer » l’indépendance de la Belgique : elle fut
proclamée le lendemain à l’unanimité.
Sur la forme du
gouvernement, Rogier eut des hésitations. Au commencement d’octobre, par
nécessité politique plus que par conviction monarchique, il avait combattu,
dans les réunions du Gouvernement Provisoire, la proposition de De Potter qui
voulait qu’on proclamât le plus tôt possible la république. « Attendons le
Congrès », avait-il dit. Dans ses Notes et Souvenirs, on lit : Au Congrès, je prépare un discours inclinant à la République. Ce
discours ne fut pas prononcé. Les arguments de ses amis royalistes, Lebeau,
Devaux, etc., le rallièrent à la cause de la monarchie constitutionnelle qui
fut votée par 174 voix contre 13.
C’était surtout
les raisons d’économie et les dangers de l’hérédité au point de vue de
l’incapacité et des vices, qu’il invoquait dans le discours préparé dont nous
avons trouvé le manuscrit dans ces papiers.
Rogier n’assistait
pas à la séance du Congrès où fut votée, par 161 voix contre 28, l’exclusion
des membres de la famille d’Orange-Nassau de tout pouvoir en Belgique (23
novembre). Il était alors en mission. Son collègue Jolly et lui avaient été
chargés d’aller inspecter les différents corps de troupes établis dans le sud
et l’ouest du pays. Comme conclusion à l’enquête à laquelle Jolly et lui se
livrèrent, il rédigea une proclamation du Gouvernement Provisoire à l’armée, où
nous lisons : « Rappelez-vous que l’armée belge ne doit être
désormais qu’une armée libre et citoyenne toujours prête à repousser la
tyrannie de l’étranger et à protéger la liberté et l’indépendance de la
patrie » (3 décembre 1830). Il va de soi que l’un des corps qu’il avait
inspectés avec le plus de soin pendant sa mission, était le corps des
volontaires liégeois dont un arrêté du Gouvernement venait de faire le noyau
d’un bataillon de tirailleurs (il en était le colonel).
Restait à trancher la
question fort grave du choix d’un souverain. Rogier savait ce qui se passait à
Paris par son frère Firmin que, le 18 novembre, le Gouvernement Provisoire
avait chargé à titre officieux d’une mission diplomatique et qui fut nommé
officiellement, le 20 décembre, premier secrétaire de légation belge quand le
Gouvernement envoya Gendebien et Van de Weyer auprès du roi Louis-Philippe.
Guizot affirme, dans ses Mémoires, que
Louis-Philippe et ses conseillers étaient résolus à soutenir la Belgique indépendante et
neutre et à ne prétendre rien de plus : c’était du reste l’opinion des
hommes politiques les plus importants, tels que La Fayette, avec lesquels le
frère de Rogier entretenait des relations suivies depuis son arrivé à Paris. Le
cabinet français ne fit point preuve d’une grande franchise vis-à-vis des
délégués du Gouvernement Provisoire quant au choix de notre souverain, auquel
allait procéder le Congrès National dans les premiers jours de 1831. Il ne voulait
sans doute à aucun prix du duc de Luechtenberg à cause de son origine
impériale. Pour le faire échouer, il donna à entendre aux délégués belges qu’il
désirerait voir le Congrès porter son choix sur le duc de Nemours. Rogier, dont
le nom avait été mis en avant pour la royauté par quelques hommes politiques
qui tenaient à rendre hommage à ses éminents services et à son noble caractère,
Rogier se prononça le 2 février en faveur du prince français, parce que ce
choix offrait, surtout au point de vue des intérêts du commerce et de
l’industrie, des avantages plus positifs, plus nombreux, plus assurés que le
choix de Luechtenberg. Le duc de Nemours, fils d’un roi élu et populaire, élevé
dans les principes plébéiens, apporterait, d’après lui, à la Belgique l’alliance,
l’amitié et le marché de la
France et l’associerait, sans l’y enchaîner, au sort de ce
glorieux pays. Un pareil choix serait une garantie pour l’indépendance belge.
Il avouait qu’il avait hésité quelque temps avant de prendre la parole.
« Des souvenirs d’enfance me rattachent à la France et j’avais des
scrupules à parler ici d’un prince français. Mais j’ai vu de vieux et purs
Belges défendre le même prince et alors mes scrupules ont été levés ». Au
second tour de scrutin, le Congrès donna 97 suffrages à Nemours, 74 à
Luechtenberg (4 février). Sept jours après la Constitution fut
promulguée. Louis-Philippe ayant, par crainte des puissances, refusé la
couronne pour son fils, le Congrès appela à la régence le baron Surlet de
Chokier, son président. La tâche du Gouvernement Provisoire était accomplie (24
février 1831).
L’administration de la Sûreté publique
Aussitôt après sa
sortie du pouvoir, Rogier était allé reprendre le commandement du bataillon
liégeois : on eût dit qu’il avait soif, autre Washington, de rentrer dans
l’obscurité. Mais Surlet de Chokier l’attacha à sa personne comme aide de camp.
Il sera pour ainsi dire le bras droit, le conseiller du régent qui, entre
autres missions, le charge (3 mars 1831) d’aller au quartier général de l’armée
de la Meuse
veiller à l’exécution stricte des décrets du Gouvernement. Des ferments
d’indiscipline nombreux travaillaient cette armée : six semaines
auparavant Rogier avait eu quelque peine à les calmer. Cette fois c’était
presque de la rébellion qu’il s’agissait de réprimer chez le général Mellinet
qui, à défaut de la royauté du duc de Nemours, aurait voulu voir proclamer la République. Toutes
les mesures que Rogier prit obtinrent l’approbation du Gouvernement et la
discipline fut définitivement rétablie à l’armée de la Meuse.
Sous le nom
d’administration de la sûreté publique, il existait pendant la Régence une espèce
de sixième ministère, comme qui dirait le ministère de la police. Le chef de ce
ministère n’avait pas précisément une sinécure au milieu des circonstances
difficiles où l’on se trouvait, alors que les Orangistes, qui étaient forts des
sympathies du ministre plénipotentiaire de l’Angleterre lui-même (lord
Ponsonby), poursuivant leurs menées. La situation s’aggravait. La conférence de
Londres, par son protocole du 20 janvier 1831, manifestait des dispositions qui
déplaisaient fort aux patriotes et éveillaient chez les partisans de Guillaume
des espérances de restauration. Les têtes ardentes qui voyaient avec peine le
gouvernement français refuser d’entrer en conflit avec les puissances pour
donner à la Belgique
les parties du Limbourg et de Luxembourg laissées par la Conférence à la Hollande, préconisaient
la guerre immédiate avec « nos seules forces » : c’était, disait
l’Association Nationale Belge, que présidaient Tielemans et Gendebien, le seul
moyen de salut pour la
Belgique. Quoiqu’elle eût recommandé, tout en stigmatisant
les traîtres, de respecter l’ordre public et les propriétés, le peuple, trompé
sur le caractère des actes de cette association qu’il prenait pour des
encouragements, et excité d’ailleurs par les provocations incessantes des
feuilles orangistes, se laissa entraîner à des désordres déplorables. Pendant
plusieurs jours il y eut des pillages à Bruxelles, à Liège, à Anvers, à Gand
(27, 28 et 31 mars, 4 avril).
Rogier accepta les fonctions
d’administrateur de la sûreté sur les instances du cabinet que le Régent avait
nommé le 24 mars. Son énergie et ses excellentes dispositions (Lebeau, Souvenirs personnels) ne contribuèrent pas peu au
rétablissement de l’ordre. Il écrit à Firmin le 30 mars : « Oui, mon
cher ami, haut policier, chef de la police, Stephany de la Belgique, tout ce qu’on
voudra enfin, si ça peut être utile à la Révolution et dur aux méchants qui veulent la
perdre »… Il cite ensuite un certain nombre de ces « méchants »,
dont Chazal, son alter ego dans cette circonstance, confirme la trahison ou
soupçonne les intentions de trahison dans une lettre à Firmin, écrite le même
jour.
« Du
reste, » ajoute-t-il, « tu sens bien, mon camarade, que ceci ne
rentre pas dans l’éducation de ton frère. C’est bon pour huit, quinze ou trente
jours, et puis après je remettrai l’administration à quelqu’un de
confiance ». En effet, une fois l’ordre rétabli, et ce fut l’affaire d’une
semaine ou deux, il résigna ces fonctions où il avait apporté autant
d’abnégation, où il avait autant payé de sa personne que dans toutes les
autres. Chazal ne tarissait pas d’éloges sur ses services dans la lettre que
nous venons de citer, et qui figure dans les papiers de Firmin Rogier.
Le traité des XVIII articles
Dans la seconde
quinzaine d’avril, Rogier put se convaincre lui-même que le ministère français
n’épousait pas avec une bien vive ardeur la cause de la Belgique dans son
différend avec la
Conférence de Londres. Au cours des visites qu’il fit pendant
un séjour peu prolongé à Paris, il acquit la conviction que le gouvernement de
Louis-Philippe ne ferait pas la guerre pour nous, que les députés même les plus
sympathiques aux Belges hésitaient à le pousser dans cette voie et qu’enfin,
dans certaines sphères diplomatiques, on agitait sourdement la question d’un
partage éventuel de notre pays. Apres nous avoir refusé le duc de Nemours qu’il
avait fait nommer roi au prix d’un engagement qui ne devait pas être tenu, le
gouvernement de Juillet nous livrerait à nos propres forces : il nous
laisserait sans secours en face de la confédération germanique et de la Prusse, soutiens de la Hollande ; ou bien
peut-être s’entendrait-il avec l’Angleterre pour nous partager. La Conférence
s’entêtait, quant à elle, à exiger l’adhésion de la Belgique à son protocole
du 20 janvier qui donnait Maastricht et le Luxembourg aux Hollandais.
Il parut au
deuxième cabinet du Régent, dont Lebeau était le chef, que le seul moyen de
vaincre cet entêtement tout au moins sur quelques points, c’était d’offrir la
couronne à un prince qui, assuré des sympathies de presque toutes les
puissances, pourrait nous obtenir des conditions moins dures que celles du
protocole du 20 janvier. Si ce prince, disons-le incidemment, avait été
proclamé roi à la fin de 1830 ou même en janvier 1831, notre pays eût échappé à
une crise douloureuse et à un grand sacrifice. Le ministère confia vers le
milieu d’avril à de Merode, de Foere, Henri de Brouckere, Vilain XIIII et
Devaux (leur secrétaire fut Jules van Praet) la mission d’aller pressentir les
dispositions du prince Léopold de Saxe-Cobourg pour le cas où le Congrès, qui
était bien revenu de ses premières préventions contre « un luthérien
arrivant de l’Angleterre », l’appellerait à la royauté.
Les efforts réunis
de cette commission et du prince obtinrent d’abord, mais non sans peine, du
mauvais vouloir de la
Conférence la promesse qu’une négociation serait ouverte pour
la cession à la Belgique
du duché de Luxembourg moyennant une indemnité. Mais la condition sine qua non
de l’acceptation par le prince de la couronne de Belgique était l’adhésion du
Congrès aux décisions de la Conférence. Après une discussion passionnée entre
les partisans de l’élection immédiate et les partisans de la guerre quand même,
le Congrès élut Léopold par 152 suffrages sur 196 (4 juin). Dans les nouvelles
négociations avec la
Conférence, l’élu de la nation belge et les délégués du Congrès
ayant réussi à rendre plus avantageuses les bases de la séparation contenues
dans le protocole de janvier, la Conférence arrêta définitivement le 26 juin la
convention sous le nom de traité des 18 articles.
Restait à faire
adopter ce traité par le Congrès. Du 1er au 15 juillet une
effervescence inouïe régna dans tout le pays. Dans quelques villes comme Gand,
Louvain, Liège, Grammont, il y eut des tentatives de révolte contre le
gouvernement. « Mort aux ministres ! » criait-on dans les rues
de Bruxelles. Rogier, qui avait été appelé le 14 juin au gouvernement de la
province d’Anvers, eut fort à faire pour y contenir d’une part la réaction
toujours menaçante et d’autre part les volontaires, leurs officiers surtout,
plus disposés à courir à l’ennemi qu’à se pénétrer des nécessités de la
politique ! Mieux que tout autre, il pouvait à Anvers rendre de nouveaux
services à la révolution en raillant au ministère les hommes de bonne foi. Il
fut des 126 membres du Congrès (contre 70) qui votèrent le traité des 18 articles
après un discours dont l’impression fut presque égale à celle que produisit
l’incomparable éloquence de Lebeau. « Faites taire comme moi vos
répugnances pour sauver le patrie », disait-il à ses collègues, le 7
juillet, « n’aventurez pas le sort de la révolution en des entreprises
téméraires, sans issue, sans résultat ». La veille de la séparation
définitive du Congrès, le 19 juillet, il proposa, en ces termes, de célébrer le
souvenir des journées de septembre par des fêtes annuelles : « Il
faut que toute la nation célèbre chaque année l’époque de sa régénération, afin
qu’elle n’oublie jamais de quel prix elle a été payée ». La proposition
fut accueillie avec enthousiasme.
La brusque reprise
des hostilités, à laquelle le roi Guillaume se préparait depuis huit mois,
suivit de dix jours l’inauguration de Léopold (1er août).
Quarante-huit heures avant la dénonciation de l’armistice de novembre 1830, les
Hollandais franchirent la frontière. La défaite de l’armée de la Meuse, que commandait le
général Daine, ouvrait au prince d’Orange la route de Bruxelles. Le 11 et 12
août Léopold livra, en avant de Louvain, deux combats qui n’arrêtèrent pas la
marche de l’ennemi et l’on pouvait craindre pour notre indépendance les plus
grands malheurs quand l’approche de l’armée française, dont notre gouvernement
avait réclamé l’intervention, décida les Hollandais à repasser la frontière.
Premières fonctions ministérielles et chemin de fer
Les premières
élections législatives suivirent de près la campagne de dix jours. Rogier fut
élu représentant par l’arrondissement de Turnhout. Il avait hésité entre les
candidatures qui lui étaient offertes à Liège et à Anvers. Ce fut cette
hésitation, plus peut-être que l’ingratitude, qui motiva la préférence donnée
par les Anversois et les Liégeois à des hommes qui, assurément, n’avaient pas
rendu autant de services que Rogier à la cause de l’indépendance. Quoique le
comte de Merode eût présenté lui-même son collègue du gouvernement provisoire
au corps électoral, Rogier faillit échouer devant l’opposition du « jeune
clergé » de la Campine
(Lettre de Ooms, procureur du roi à Turnhout). Les questions relatives à la
garde civique, à l’armée, à la marine marchande et au commerce l’occupèrent
tout particulièrement pendant la session 1831-1832. Il refusa son approbation
(15 novembre) au traité des 24 articles, aggravation de celui des 18 articles
qu’explique notre défaite du mois d’août 1831.
Il y avait plus
d’un an que, dans ses fonctions de gouverneur, il montrait tout à la fois une
remarquable activité pour le développement du commerce anversois et une
habileté délicate pour rallier au régime nouveau la grande bourgeoisie et
l’aristocratie lorsque, le 20 octobre 1832, le roi, sur la proposition de
Goblet et Lebeau, le chargea du portefeuille de l’intérieur. Le gouvernement
hollandais n’avait pas encore consenti à l’évacuation de tout le territoire
belge, malgré le traité des 24 articles dont les grandes puissances
garantissaient l’exécution. Celles-ci avaient acquis la certitude qu’en s’abstenant
plus longtemps de recourir à des moyens coercitifs vis-à-vis de la Hollande, elles plaçaient
la Belgique
dans l’imminente nécessité de se faire justice à elle-même : elles
n’avaient pas voulu courir cette chance de guerre générale. Deux d’entre elles,
la France et
l’Angleterre, s’étaient engagées à commercer l’exécution du traité par
l’évacuation immédiate de notre territoire. Les flottes française et anglaise
enchaîneraient le commerce de la
Hollande et si ces moyens de coercition ne suffisaient pas, une
armée française – le discours du trône de novembre 1832 le disait bien
nettement – viendrait, sans troubler la paix de l’Europe, prouver que
« les garanties données n’étaient pas de vaines paroles ». Si le roi
avait appelé Rogier dans le cabinet nouveau, c’est que le combattant des
journées de septembre était assez populaire pour faire accepter l’intervention
étrangère qui, on le pense bien, provoquait des colères dans maints journaux et
chez certains députés taxant Goblet et Lebeau de lâcheté. Sans doute, il était
bien fâcheux que la
Conférence de Londres n’autorisât pas l’armée belge à prendre
se revanche de la défaite du mois d’août 1831 et sacrifiât ainsi notre
amour-propre aux nécessités de la politique générale européenne. Nul ne le
regrettait davantage que le cabinet lui-même. L’acte de suprême résolution
auquel Rogier apportait l’appui de son nom, de sa popularité et de sa
réputation de bravoure lui pesait fort : il eût certes mieux aimé que les
Belges fussent seuls chargés du soin d’affranchir leur territoire. Devant
l’opposition de la Chambre,
le ministre offrit, le 26 novembre, sa que le roi n’accepta pas. L’armée du
maréchal Gérard avait investi, huit jours auparavant, la citadelle d’Anvers,
qui se rendit le 23, après une vaillante résistance. Mais Guillaume refusait
d’évacuer les forts de Lillo et de Liefkenshoek. Il comptait toujours sur les
puissances du Nord et sur le succès des menées de ses partisans. Rogier, en sa
qualité de ministre de l’intérieur, combattit ces menées avec énergie partout
où elles se manifestèrent, à Liège et à Bruxelles, comme à Gand, à Namur, à
Anvers. De ce ministère de Rogier datent la première exposition des beaux-arts
(15 août 1833), la révision de la loi sur la garde civique, la réorganisation
du conservatoire de Bruxelles, la création des archives publiques, et surtout
son œuvre la plus belle, celle qui, à elle seule, suffirait pour rendre sa
mémoire impérissable, le chemin de fer.
Ces mots devaient finir par
remplacer officiellement ceux de « route en fer, chemin à ornières, chemin
en fer » qui avaient été employés auparavant, en 1824, Rogier, dans le Mathieu Laensbergh, parlait déjà du « chemin à
ornières », et qui le furent longtemps encore dans les discussions et les
rapports parlementaires. Le 19 juin 1833 Rogier donna lecture à la Chambre de l’exposé des
motifs d’un projet de loi autorisant un emprunt de 18 millions affecté à
l’établissement de la première partie de la route de fer de la mer à l’Escaut,
à la Meuse et
au Rhin. En même temps étaient déposés les tableaux, plans et calculs à l’appui
du projet. Les sections de la
Chambre discutèrent longtemps. Le rapport de la section
centrale qui l’adopta ne fut déposé que le 23 novembre. Le mauvais vouloir de
quelques députés en fit retarder la discussion jusqu’au 10 mars 1834. Rogier
commença par rappeler que, déjà au commencement d’octobre 1830, il avait lancé
l’idée de cette entreprise qui devait doter le pays d’immenses bienfaits et à
laquelle ses collègues du Gouvernement Provisoire s’étaient ralliés à la nouvelle
du bombardement d’Anvers. « … Vous voulez, sans doute », interrompit
Dumortier, qu’on dise la voie Rogiérienne
comme on disait la voie Appienne… ».
« Que la voie soit Dumortérienne ou
anti Dumortérienne, riposta Rogier, elle est
nationale ! Il ne suffit pas à la révolution belge d’avoir donné au pays la Constitution la plus
libérale ; elle doit compléter son œuvre par un fait matériel de la plus
haute portée. Cette entreprise sera aux intérêts matériels du pays ce qu’est
notre Constitution à ses intérêts moraux ». Il avait, sur la proposition
de la section centrale, élargi son projet initial : le railway passerait
par Malines, Louvain, Tirlemont, Liège, avec deux embranchements : de
Malines sur Bruxelles et la
France par Namur, Mons ou Charleroi et de Malines sur
l’Angleterre par Termonde, Gand, Bruges et Ostende. Pendant la discussion, où
il montra une habileté rare, il s’empressa de faire droit aux réclamations et
de calmer des plaintes qui lui paraissaient légitimes, quoique certaines
d’entre elles fussent exprimées dans un langage presque révolutionnaire. Mais
si des réclamations et des plaintes étaient marquées au coin de la fantaisie ou
révélaient l’ignorance des principes les plus élémentaires de l’économie
politique – et il y en eut plus d’une – il employait, pour les écarter, le
langage de la plaisanterie courtoise qu’il maniait très bien. Secondé
efficacement par le rapporteur de la section centrale, Smits, et par Nothomb et
Devaux, il finit par avoir raison d’une hostilité qui faisait arme de tout.
C’est à son argumentation, sobre et vigoureuse tout à la fois, qu’il dut de
faire résoudre affirmativement, par 55 voix contre 35, cette question de
principe si importante : les routes en fer portées au projet seront-elles faites par le
gouvernement ? Il
s’éleva à la véritable éloquence le jour où il démontra que la Belgique pourrait
conquérir l’indépendance commerciale non point par la guerre, dont les chances
seraient incertaines, mais par le grand travail d’art qu’il préconisait, et
q’elle commettrait un véritable suicide si elle abandonnait le marché de
l’Allemagne à la Hollande,
aux villes hanséatiques et à la
France, « Gloire », disait-il, « à la nation
qui, à trois années de sa naissance, après avoir traversé des jours mauvais, se
montrerait l’égale des plus fortes et des plus anciennes ; qui, enchaînée
et mutilée, hélas ! en deux de ses parties, saurait se redresser sur
elle-même et puiser dans ses propres forces des germes de vie et de
gloire ! C’est à de tels signes que se reconnaît la véritable grandeur
d’un peuple ; c’est par de telles victoires qu’on égale et qu’on justifie
d’anciens triomphes, que l’on conquiert ce qui peut rester de Belges hostiles
ou indifférents à la Belgique,
que l’on fortifie le sentiment national, que l’on obtient l’estime, la
considération, les sympathies de l’étranger… ». L’ensemble du projet, voté
le 28 mars par cinquante-six représentants contre vingt-huit et une abstention,
le fut au Sénat par trente-deux voix contre huit et trois abstentions. Le roi
sanctionna la loi le 1er mai 1834.
C’est dans
l’intervalle des débats de la
Chambre et de ceux du Sénat, qu’une souscription pour le
rachat des chevaux du prince d’Orange, organisée par les partisans quand même
de la monarchie belgo-hollandaise, aristocrates et fournisseurs mêlés,
occasionna à Bruxelles (4 et 5 avril) des désordres des pillages hautement
regrettables, que Rogier ne put arrêter qu’au péril de sa vie.
Deux autre lois
non moins importantes, à un autre point de vue, que la loi du chemin de fer, la
loi provinciale et la loi communale, furent discutées sous ce premier ministère
de Rogier, dont Thonissen (ce n’était pas cependant un ami) a fait un superbe
éloge, et qui faillit être le seul, dans un duel avec Gendebien, il reçut un
blessure qui aurait pu être mortelle. Lorsqu’il quitta le pouvoir à la fin de
juillet 1834, à cause d’un dissentiment grave avec le ministre de la guerre
(cf. Thonissen), il venait de présenter un projet de loi sur l’instruction
publique, dont la Chambre
détacha la partie qui concernait l’enseignement supérieur ; il venait
aussi, prenant une initiative dont on ne serait trop lui faire honneur,
d’inscrire à son projet de budget pour 1835 une somme de 500.000 francs
destinée au service de l’hygiène publique.
Gouverneur d’Anvers et parlementaire
Il reprit son poste de
gouverneur de la province d’Anvers après avoir repoussé les avances qui lui
furent faites pour entrer dans le nouveau cabinet de Theux-Ernst-de Muelenaere.
Dans ses Notes
et Souvenirs, Rogier constate
que l’accueil qui lui firent les Anversois, après deux ans d’absence, fut
froid, et il donne comme raison de cette froideur qu’il était
« révolutionnaire, wallon, libéral non pratiquant, roturier sans
fortune ». Mais il était homme à triompher des mauvaises dispositions de
ses administrés. Il en triompha vite grâce à son tact, à une activité, à un
dévouement de tous les instants, grâce à la sympathie que ses qualités
incontestables de cœur et d’esprit éveillèrent dans le monde commercial et dans
le monde artistique. La popularité qu’il avait réussi à reconquérir dans la
province est attestée par son succès électoral de juin 1837. Il fut honoré d’un
double mandat de député, par l’arrondissement d’Anvers où il recueillit 1151
suffrages contre 31, et par l’arrondissement de Turnhout où il ne trouva pas
non plus d’adversaires. Il opta pour Anvers. Il n’en continua pas moins
(la mauvaise loi sur les incompatibilités parlementaires ne date que de 1848) à
être tout à la fois gouverneur et député. Le roi lui avait offrir, en 1836, de
rentrer au ministère : de Theux lui aurait cédé l’intérieur et aurait pris
pour lui le ministère des affaires étrangères délaissé par de Muelenaere.
Rogier n’accepta pas. En 1837 il repoussa de nouvelles instances. C’est que
s’il s’entendait avec de Theux sur la politique extérieure et sur les grandes
lignes de la politique intérieure, il était certaines questions, par exemple
celles de l’instruction moyenne, de l’instruction primaire, de la bienfaisance,
que leurs dissentiments ne leur permettraient jamais de résoudre en commun. La
politique unioniste en était à ses derniers jours.
Le 28 janvier
1837, la Chambre
venait d’être saisie du projet de loi sur les mines, voté en juin 1836 par le
Sénat, lorsque Rogier développa une proposition tendant à ce que l’assemblée
examinât tout d’abord la question de savoir « jusqu’à quel point il serait
convenable, dans l’intérêt général, que le gouvernement se réservât de
disposer, pour le compte du domaine, des mines de houille non encore concédées ».
Il s’était souvent demandé s’il n’y aurait pas possibilité de faire décréter
pour les mines, comme pour le chemin de fer, l’exploitation par l’état. Depuis
plusieurs mois il s’était livré à des études extrêmement compliquées sur cette
question. Il échangea à ce sujet une correspondance intéressante avec des
ingénieurs et des économistes de premier ordre, tels que Bidaut et Michel
Chevalier. Devant l’attitude hostile de la majorité de la Chambre et du cabinet, il
renonça à sa proposition. On voit qu’il continuait à prendre, comme pour le
chemin de fer, l’initiative de réformes sociales, en même temps qu’il aimait à
s’éclairer des conseils des spécialistes. C’est ainsi encore que, pour la
question militaire, il s’adressa aux généraux les plus expérimentés, à Magnan,
à Hurel, par exemple. Il y avait urgence à s’occuper de cette question. On
pressentait que bientôt la
Hollande se lasserait d’un état de choses extrêmement onéreux
pour ses finances et son commerce et finirait par entamer des négociations pour
la réconciliation sur la base du traité du 15 novembre 1831. Rogier savait bien
que lorsqu’elle en viendrait là, il y aurait des protestations ardentes dans la Belgique, qui s’était
habituée à l’idée de conserver les territoires du Limbourg et du Luxembourg
attribués au roi Guillaume. Il entendait déjà les cris belliqueux et il avait
voulu savoir du général Magnan ce que nous pouvions espérer dans le cas où l’on
déciderait de lutter avec la
Hollande soutenue par les troupes de la confédération
germanique : la réponse était loin d’être rassurante.
Lorsque, par une
dépêche du 14 mars 1838, le gouvernement hollandais fit savoir à la Conférence de
Londres qu’il adhérait enfin au traité de 1831, l’émotion fut indicible chez
ceux qui s’étaient bercés de l’espoir que nous conserverions à titre définitif
le territoire que nous n’occupions, depuis 1831, qu’à titre provisoire, et
qu’au pis aller, moyennant une transaction de quelques millions, nous ne
perdrions pas nos frères limbourgeois et luxembourgeois. Soit entêtement
nouveau du roi Guillaume, soit maladresse des agents chargés de négocier le
rachat, les premiers pourparlers entamés pour cette transaction échouèrent. De
Theux, toutefois, devant l’attitude d’un grand nombre de villes et de villages
qui pétitionnaient énergiquement pour le maintien de l’intégrité du territoire,
promettait « persévérance et courage », dans le discours du trône du
13 novembre 1838, pendant que, dans la Conférence de Londres, nos amis les Anglais et
les Français eux-mêmes maintenaient les arrangements territoriaux du traité du
15 novembre 1831. A
la fin de 1838 on apprit que la seule concession à laquelle se prêtait la Conférence était
de reconnaître une partie de l’erreur commise sept ans auparavant dans le
règlement des affaires financières et de réduire notre dette de trois millions.
Avant de saisir les Chambres de cette résolution des grandes puissances, le
cabinet tenta une négociation suprême pour le rachat. De Merode et de Gerlache
furent envoyés l’un à Paris, l’autre à Londres, pour offrir de porter
l’indemnité pécuniaire jusqu’à cent millions : impossible de fléchir la Conférence. Quand,
le 4 mars 1839, la Chambre
aborda la discussion publique de deux projets de loi, l’un autorisant la
conclusion du traité présenté en 1831 par la Conférence et
enfin adopté par Guillaume, l’autre déterminant les conditions auxquelles les
habitants des parties cédées pourraient conserver la qualité de Belges, nul
n’en pouvait prévoir l’issue : dans les sections, quarante-deux
représentants avaient donné un vote approbatif, trente-neuf avaient dit non,
dix-sept s’étaient abstenus. L’opposition avait escompté le vote négatif de
Rogier, parce qu’il avait refusé son approbation au traité de novembre 1831.
Mais il fut d’avis que les engagements pris alors devaient être respectés. Si
d’ailleurs, comme on le prétendait, ce traité devait faire à la Belgique une position
honteuse, misérable, intolérable, pourquoi le roi de Hollande avait-il tardé
huit ans à la signer ! On avait tort, du reste, de ne voir exclusivement
qu’une question belge là où il y avait, en réalité, une question européenne.
N’était-ce pas nous exagérer notre importance que de prétendre que nous
pouvions contraindre les puissances européennes à modifier leur système
politique ? N’était-ce pas surtout nous exagérer notre force que de nous
croire en état de résister à l’Allemagne et à la Hollande coalisées ?
S’il soutenait le système pacifique, ce n’était pas qu’il voulût la paix pour
la paix : « … Ce système n’est pas, d’ailleurs », disait-il en
terminant son discours du 12 mars, « l’immobilité, l’inertie, le
sommeil : c’est la source féconde de toute activité matérielle, le
perfectionnement successif de nos institutions, le développement de notre force
industrielle. Faire la guerre, c’est enlever au peuple jusqu’au dernier homme,
jusqu’au dernier écu. Faire la paix, c’est descendre à lui pour lui apporter du
bien-être, de l’instruction, de la moralité, du travail… » Dans la bouche
du héros de septembre, cet hymne à la paix n’était pas suspect. Il a dû rallier
plus d’un des cinquante-huit membres de la Chambre qui votèrent le traité. (Il y eut
quarante-deux opposants. Au Sénat, le traité fut adopté par trente et une voix
contre quatorze et deux abstentions.)
La seconde participation gouvernementale (1840-1841)
Les ministres signataires du
traité ayant été renversés par un vote de la Chambre, à cause de la réintégration dans les
cadres de l’armée du général van der Smissen, ancien condamné politique de
1834, il se constitua, le 1er avril 1840, sous la présidence de Lebeau, un
cabinet centre-gauche où Rogier, qui ne quitta Anvers qu’à regret (Souvenirs de Lebeau), eut le portefeuille des travaux
publics, auxquels étaient annexés les beaux-arts, les lettres et l’instruction
publique détachés de l’intérieur. L’institution des concours généraux de
l’enseignement est le premier fruit des études de Rogier pendant ce second
ministère. Suivirent ses études pour un projet de loi sur l’enseignement moyen
officiel où les branches commerciales et industrielles n’étaient point
oubliées, et qui furent interrompues, on va le voir, par la chute prématurée du
cabinet. Ami intelligent et éclairé des arts et des lettres, il ne dépendit pas
de lui que tous les encouragements qu’ils méritaient leur fussent donnés. Mais la Chambre l’accusait de
« prodigalités inouïes » lorsqu’il proposait d’élever de 400 à
550.000 francs le budget des beaux-arts et de la littérature ! Elle lui
refusait 5.000 francs pour la carte géologique du pays, 4.000 francs pour
l’impression des chartes et diplômes ! A cause des exigences hollandais en
matière de langue, le flamand avait souffert, dans les premières années de
notre indépendance, d’injustices et d’abus que Rogier chercha à corriger. On a,
de parti pris, méconnu sous ce rapport ses sentiments. Dans le gouvernement de
la province d’Anvers, Rogier avait appris à aimer ses frères flamands et il
leur donné plus d’une fois des preuves de son affection. La première fut son
projet d’organisation d’une académie flamande en 1841.
Dans le domaine des
chemins de fer, il complétait par des réformes démocratiques son œuvre de 1834.
Secondé très activement par le directeur de l’exploitation, Masui, un maître
homme dont il sut vite discerner les mérites, il travaillent à recueillir,
suivant l’expression de son collaborateur, « le fruit de l’arbre de
vie » planté six ans auparavant ; il introduisait des améliorations
de toute espèce dans les règlements, dans l’organisation des bureaux, dans le
service spécial du transport des bagages et des marchandises. Il arrivait à
faire comprendre aux esprits les plus récalcitrants l’admirable avenir réservé
à nos chemins de fer, lorsqu’il quitta le pouvoir dans des circonstances
exceptionnelles.
Si le cabinet disposait à la Chambre d’une majorité de
dix voix, il n’en était pas de même au Sénat. Les catholiques étaient les plus
nombreux dans cette assemblée ; ils auraient voulu que les ministres
désavouassent les doctrines du radical Paul Devaux, qui revendiquait pour le
libéralisme le droit de diriger désormais les destinées du pays, dénonçait
l’union devenue inutile depuis la paix avec la Hollande et condamnait
ainsi à tout jamais la politique des ministères mixtes. Lebeau et Rogier, que
d’ailleurs irritait la « guerre à coups d’épingles » - let mot est de
Thonissen – de l’opposition, fort dépitée de la constitution du ministère du 18
avril 1840, Lebeau et Rogier se refusèrent à blâmer leur ancien collaborateur
du Mathieu
Laensbergh.
« Nous ne reculerons pas », s’écria Lebeau, vers « une sphère
d’idées qui nous ramèneraient à 1790 ». Et Rogier, après avoir dit :
« Je n’ai jamais désavoué mes amis », déclara qu’il se faisait gloire
de continuer à marcher sous le drapeau de la monarchie constitutionnelle
libérale qu’il défendait déjà dix-huit ans plus tôt. Là-dessus vingt-trois
sénateurs (contre dix-neuf) envoyèrent au roi une adresse (dont on a contesté
la constitutionalité) où ils protestaient contre la politique des ministres et
ses tendances. Une demande de dissolution de la haute assemblée n’ayant pas été
agréée par le roi, le cabinet tout entier estima qu’il était de sa dignité de
démissionner. Il persista dans sa résolution malgré le désir du souverain et,
le 13 avril 1841, se forma un cabinet à peu près mixte (de Muelenaere, Nothomb,
de Briey, Van Volxem, Desmaisières et Buzen).
On avait disposé
du poste de gouverneur de la province d’Anvers auquel Rogier avait renoncé en
entrant au ministère. Il ne conservait donc plus que son mandat de
représentant. Or, il s’en fallut de peu qu’aux élections de juin 1841 les
violentes attaques de ses adversaires n’enlevassent ce mandat à l’homme
« dévoré d’ambition, insatiable du pouvoir, à cet ultra libéral… »,
etc. (voir journaux et pamphlets de l’époque). Au renouvellement législatif de
1845, quoique la lutte n’eût pas été moins âpre, Rogier obtint à Anvers une
majorité plus forte, en même temps que les électeurs de Bruxelles lui
confièrent le soin de leurs intérêts. Il opta pour Anvers. Le rôle qu’il avait
joué au Parlement pendant les quatre dernières années et la dignité de sa
conduite en 1841 l’avaient grandi et fortifié dans l’opinion publique. Le roi
lui demanda de constituer un cabinet mixte. Il refusa et passa la main à Van de
Weyer, qui fit la dernière expérience de ce genre de ministère. Van de Weyer
disparut au bout de neuf mois. Rogier, appelé de nouveau par le roi, lui
proposa une combinaison où toutes les fractions du libéralisme étaient
représentés. Le roi accepta, mais n’agréa pas le programme à cause de la
dissolution éventuelle du Parlement. Les négociations ayant été rompues, un
ministère catholique homogène (de Theux, Malou, Deschamps, d’Anethan) fut formé
le 31 mars 1846. C’est ce ministère auquel un catholique même, De Decker, ne
voulut pas donner un témoignage de confiance, estimant qu’il n’était pas la conséquence
logique des événements qui s’étaient passés depuis cinq ans, qu’il était un
anachronisme si même il n’était un défi. L’union de toutes les forces du
libéralisme se fit cette même année au Congrès Libéral, où le roi
Louis-Philippe s’était figuré qu’il verrait (lettre à Léopold Ier)
une réédition de « la
Commune de Paris de 1792, dictant de l’hôtel de ville à la
convention nationale aux Tuileries, après la disparition de la royauté, tout ce
qu’il lui plaisait de lui imposer ». Le résultat de cette union fut la
victoire éclatante des libéraux aux élections du 8 juin 1847 : ils
gagnèrent quinze voix à la
Chambre et onze au Sénat. De Theux et ses collègues
déposèrent leurs portefeuilles le 12 juin. Rogier fut appelé à constituer un
cabinet. Ce cabinet ne pouvait évidemment être que libéral. Mais soit que
Léopold ait été tenté à certain moment d’écouter son beau-père qui ne se
faisait pas aisément à l’idée de voir le pouvoir aux mains des adhérents de ce
congrès libéral, « Convention nationale révolutionnaire constituée »,
soit qu’il ait subi involontairement l’influence d’une camarilla qui détestait
fort les libéraux, soit enfin – et c’est peut-être la raison vraie – qu’il ait
eu le désir de permettre à un membre du cabinet démissionnaire de compléter le
temps voulu pour être admis à la pension ministérielle, Léopold laissa
s’écouler deux mois entre la démission du cabinet de Theux et la nomination du
cabinet du 12 août : Rogier à l’intérieur, d’Hoffschmidt aux affaires
étrangères, de Haussy à la justice, Frère-Orban aux travaux publics, Veydt aux
finances, Chazal à la guerre. (En juillet 1848, Frère, qui depuis le mois de
mai remplaçait intérimairement Veydt, prit définitivement le portefeuille des
finances et laissa les travaux publics à Rolin, député de Gand. En 1849, Tesch
remplaça de Haussy).
Rogier, chef du gouvernement. L’année 1848 et la menace extérieure
La misère des
Flandres, tel fut l’objet des premières préoccupations de Rogier revenu au
pouvoir. A peine installé, il créa un Bureau spécial pour les affaires des
Flandres, et il lui confia l’étude d’un certain nombre de remèdes auxquels il
songeait depuis l’excursion qu’il avait faite, avec son ami Veydt, dans les
différents centres industriels et agricoles du pays flamand pendant les vacances
parlementaires de 1846. La cause première de l’appauvrissement des Flandres,
c’était la substitution de la machine au travail manuel et la crise
industrielle s’était dans les derniers temps compliquée d’une crise
alimentaire. Au point de vue de l’industrie, les Flandres n’avaient point
marché avec le temps. Rogier recommanda d’introduire dans la fabrication des
toiles une plus grande variété. Il conseilla également de ne pas se renfermer
exclusivement dans l’industrie linière et d’aborder résolument la fabrication
des tissus de laine, de coton et même des tissus mélangés qui, dans nombre de
localités, donne aujourd’hui de si beaux résultats. Pour le perfectionnement
des tissus, pour la fabrication des étoffes il créa ou des ateliers modèles ou
des ateliers d’apprentissage à Courtrai, Thielt, Roulers, Rumbeke, Waereghem,
Lendelede, Eecloo, Renaix, Deynze, Lede, Capryke, etc. Il déploya le même zèle,
la même activité en matière agricole. Il était déplorable que les cultivateurs
fussent privés des ressources du crédit. L’institution de ce crédit, dont il
avait souvent entretenu son ami Michel Chevalier, devint un de ses objectifs.
Il s’efforça d’en assurer le bienfait à la population des campagnes, se
rappelant que si l’Ecrosse avait pu échapper aux sinistres qui avaient éclaté
sur les autres points de la
Grande-Bretagne, elle le devait à ses petites banques, à ses
banques agricoles. En même temps que dans des circulaires et dans des
instructions envoyées à ses agents en province, il préconisait des réformes,
des innovations aujourd’hui reconnues excellentes, mais dont on feint de ne pas
connaître l’auteur, il instituait la première exposition d’agriculture, comme
il avait institué la première exposition des œuvres de l’art et de l’industrie.
Le cabinet, sur la proposition de ceux de ses membres qui avaient pris part aux
combats de septembre 1830, décida de donner désormais plus d’éclat aux journées
anniversaires de l’indépendance. Chazal organisa une fête militaire.
Rogier, lui, prépara, outre l’exposition agricole, une solennité professorale,
une espèce de revue du corps enseignant, à l’issue de la distribution des prix
du concours général. Il honora de sa présence, le 25 septembre, le congrès des
professeurs de l’enseignement moyen et leur banquet. Quelques semaines après (2
novembre), il créait, sur le modèle des écoles des mines et du génie civil
annexées aux universités de l’état, des cours spéciaux où se formeraient les
futurs professeurs de l’enseignement moyen et qui devinrent, en 1851, les
écoles normales supérieurs de Liège et de Gand que la loi de 1891 a fait disparaître. La
création de cet enseignement pédagogique n’était que le prélude d’études plus
importantes qui allaient aboutir au dépôt du projet de loi de 1850 sur
l’enseignement moyen officiel.
La situation
financière exigeant emprunt et impôts, le cabinet se mit à élaborer, non sans
difficultés, des combinaisons et des plans dont les Chambres n’eurent
connaissance qu’au milieu de la session 1847-1848. D’autre part, les électeurs
s’étant catégoriquement prononcés, le 8 juin, contre les lois politiques votées
par la majorité cléricale du Parlement depuis 1845 et ayant manifesté le désir
d’une extension du droit électoral, Rogier déposa, le 14 février 1848, trois
projets de loi qui devaient lui donner satisfaction. Le premier rapportait la
loi dite du fractionnement, dont le principal résultat avait été
« d’entretenir un esprit d’hostilité entre les quartiers d’une même
ville » ; le deuxième exigeait l’avis conforme de la députation permanente
pour que le bourgmestre pût être choisi en dehors du conseil ; la
troisième introduisait dans les listes électorales les capacités officiellement
constatées et reconnues aptes à faire partie du jury.
A l’heure où la Chambre des Représentants
discutait ces projets, la monarchie de Juillet s’effondrait et les Français,
pour la seconde fois, se mettaient en république. La contagion ne gagna pas la Belgique, quoiqu’il
existât un foyer discret de républicaines à Bruxelles et qu’à Gand, comme à
Verviers, il eût été poussé quelques cris hostiles à la royauté de Léopold. Il
n’est pas vrai que le roi ait déclaré dans le conseil des ministres, le 26
février, qu’il était prêt à se retirer si la Belgique voulait la
république : l’inventeur de la légende, Bourson, directeur du Moniteur, l’a désavouée. La monarchie
constitutionnelle répondait aux vœux de l’immense majorité des belges et l’on
avait confiance dans le ministère libéral qui, après avoir pris sans retard
toutes les précautions pour empêcher la propagande annexionniste, toujours
possible de la part des révolutionnaires français (cf. circulaire de Rogier aux
gouverneurs en date du 26 et son discours à la Chambre du 1er mars), et
après avoir fait voter la perception anticipée des cinq douzièmes de la
contribution foncière, commencement d’emprunt forcé, résolut d’agrandir
considérablement son projet de réforme électorale. Rogier émit l’avis qu’en a
baissant le cens au minimum constitutionnel de 20 florins et en le rendant
uniforme, on consoliderait la monarchie et on aurait raison de toutes les
oppositions légales. Il réussit à faire partager son avis par ses collègues et
par le roi. Les Chambres furent unanimes à l’adopter le 28. « Le
gouvernement », disait Dechamps, « a voulu, par cette réforme hardie,
désarmer toutes les opinions sincères et constitutionnelles, et ne pas
permettre à d’autres nations d’offrir à l’envi à la Belgique des institutions
plus libérales que les siennes ». La même unanimité se retrouva dans le
vote des deux lois corollaires de cette réforme capitale : l’abaissement
uniforme du cens électoral communal au même taux que les cens électoral
législatif, et la réduction à six ans, comme il l’était en 1836, du mandat des
conseillers communaux. Bien que le cabinet, pénétré de la nécessité de
procureur du travail à la classe ouvrière (cf. circulaire du 2 mars aux
gouverneurs), eût adressé un appel chaleureux dans ce sens aux administrations
communales et, par elles, aux propriétaires, aux manufacturiers, aux personnes
aisées de toute condition ; bien qu’il eût recommandé surtout de mettre la
main sans retard aux travaux d’utilité commune pour l’exécution desquels des
fonds étaient portés au budget des villes, quelques esprits brouillons
affirmaient aux ouvriers que le gouvernement ne voulait rien faire pour eux. De
là à des attaques contre le régime monarchique « impuissant à améliorer la
situation du travailleur », de là à exhortations plus ou moins violentes
au renversement de ce régime, il n’y avait qu’un pas. Vainement Lamartine, le
ministre des affaires étrangères de la jeune république, s’était empressé
d’assurer au prince de Ligne, notre ambassadeur à Paris, que le gouvernement
français entendait respecter l’indépendance et la nationalité belges, et ne pas
violer une neutralité que les traités nous avaient solennellement garantie. Il
se rencontrait dans les clubs de Paris et dans la rédaction de quelques
journaux des têtes folles qui auraient désiré que l’armée française fut chargée
de nous doter des bienfaits de la république. Leur exaltation provoqua dans la colonie
belge de Paris, et spécialement parmi les ouvriers sans travail, un mouvement
de propagande révolutionnaire. Ce mouvement aboutit, à la fin de mars, à une
tentative d’invasion par Quiévrain, non suivie d’exécution, et à l’échauffourée
de Risquons-Tout où l’avant-garde d’une brigade de notre infanterie tua ou
blessa, le 30 mars, une cinquantaine d’hommes parmi les bandes d’envahisseurs
auxquelles la complaisance de certaines autorités administratives de Lille
avait donné des armes. Comme les déclarations pacifiques du gouvernement
français, qui désavoua d’ailleurs les bandes de Quiévrain et de Risquons-Tout,
ne dissipaient point les craintes de guerre et comme des complications
politiques menaçantes pour notre indépendance pouvaient sortir de la trombe
révolutionnaire qui parcourait l’Europe, il importait que nous fussions prêts à
toutes les éventualités. Un projet d’emprunt forcé de 40 millions, dont neuf
pour le département de la guerre à titre de crédit extraordinaire, fut soumis
au Parlement. Il devait être prélevé 1° sur les contributions foncières et
personnelles ; 2° sur les rentes hypothécaires ; 3° sur les
traitements et pensions payés par l’état. La troisième partie se
composait : a. d’une retenue de 4 percent des traitements et pensions de
2.000 à 3.000 francs ; b. d’une retenue de 6 percent s’ils atteignaient ou
dépassaient le chiffre de 3.000 francs ; c. d’une retenue de 5 percent des
traitements de tout officier ou fonctionnaire militaire du grade de capitaine
ou d’un grade supérieur. L’emprunt porterait intérêt à 5 percent à partir du
1er juillet 1848. Les rares adversaires du crédit extraordinaire de 9 millions
pour le ministère de la guerre invoquaient les déclarations formelles, des
puissances qui garantissaient notre indépendance. « Mais », disait
Rogier le 4 avril, « à quelle condition la Belgique peut-elle
espérer d’être respectée comme neutre par les nations étrangères ? A la
condition de pouvoir défendre elle-même sa neutralité. Sans armée, elle n’est
plus qu’un territoire ouvert à toutes les invasions. Nous ne resterons neutres
que si nous pouvons défendre nous-mêmes fortement, efficacement notre
neutralité. Sans doute, il en coûte de mettre sur pied un plus grand nombre
d’hommes. Mais veut-on bien calculer ce qu’il en coûterait d’une invasion qui
ne durerait que huit jours ?... Les dépenses que nous faisons aujourd’hui,
ce sont de sages, de prévoyantes économies. Les hommes que nous arrachons
momentanément à leurs travaux contribuent au maintien de l’ordre dans le pays.
Chaque jour d’ordre que nous assurons au pays lui produit des sommes
immenses… ». L’emprunt forcé, qui devait contribuer également à
l’exécution des travaux publics, fut critiqué assez vivement quant à la
répartition. L’opposition qui, au moment du danger de février-mars, semblait
avoir disparu, renaissait à la
Chambre avec violence. Le cabinet, tout en acceptant à son
projet financier les modifications présentées par la section centrale, tint bon
sur le fond, et, à la séance du 22 avril, soixante-douze députés lui donnèrent
raison ; dix votèrent contre, neuf s’abstinrent, quinze n’assistaient pas
à la séance. Le Sénat qui, contrairement à toutes les prévisions, se montra
assez hostile à la loi, ne se décida à la voter que quand la question de
cabinet eut été posée. Dans le même mois, Rogier fit voter un projet relatif au
papier de circulation de la Société Générale, qui soulevait de graves
questions de principe et pouvait avoir des conséquences dangereuses, mais dont
les circonstances excusaient, si elles ne justifiaient pas absolument
l’adoption. Il avait décidé aussi ses collègues, sauf Veydt, qui se retira, à
soumettre aux Chambres une réforme postale : la taxation des lettres à
vingt centimes. Une autre réforme d’ordre essentiellement démocratique, qu’il
demandait déjà lors de son début dans le journalisme, la suppression du timbre
des journaux et écrits périodiques, fut défendue en mai par lui et par son
collègue Frère-Orban avec une ténacité qui finit par triompher de la résistance
du Sénat. A la fin de cette session si mouvementée et si laborieuse de
1847-1848, Rogier ne combattit pas avec assez de résolution et de logique
l’accès de puritanisme qui poussa la
Chambre à étendre à tous les fonctionnaires, moins les
ministres, le principe des incompatibilités parlementaires inscrit dans un
projet déposé par le cabinet le 27 avril : « Je n’attend pas »,
disait-il le 20 mai, « de bons résultats de l’expérience à laquelle la Chambre a voulu se livrer.
Je désire en bon citoyen me tromper. Le Sénat du reste appréciera ». Il est
possible que s’il eût insisté vivement auprès du Sénat, l’exclusivisme radical
de la Chambre
y eût échoué. Mais un conflit entre les deux Chambres était gros de dangers à
la veille d’une dissolution qui était, non moins que la dissolution des
conseils provinciaux et communaux, la conséquence inéluctable de la réforme
électorale. Les élections législatives du 13 juin 1848 furent un véritable
triomphe pour le libéralisme constitutionnel, qui pouvait revendiquer
quatre-vingt cinq députés sur cent quatre et une trentaine de sénateurs. Les
radicaux ou les pseudo-républicains avaient échoué partout. Le parti clérical
était décimé : plusieurs de ses chefs, Malou, Brabant, d’Huart n’avaient
pu se faire réélire. Un témoignage de haute satisfaction et de reconnaissance
venait d’être donné au cabinet du 12 août qui, tout en maintenant son programme
de 1847 (circulaire de Rogier aux gouverneurs du 8 juin 1848), était resté
neutre dans la lutte, comme le témoigne cette phrase des instructions aux
commissaires d’arrondissement : « Nous n’hésitons pas, dans les
circonstances actuelles, à abandonner l’opinion publique à ses propres
inspirations, convaincus que nous sommes que plus l’opinion publique aura été
libre dans ses manifestations, plus le prochain Parlement sera fort devant la
nation et devant l’étranger, et plus le gouvernement, à son tour, aura d’appui
dans le Parlement ». Le Journal de Bruxelles,
adversaire acharné du cabinet, n’a pas contesté cette neutralité au lendemain
de l’élection. La session extraordinaire de 1848 s’ouvrit dans un calme plein
de grandeur, pendant que la guerre civile rage à Paris. « Heureuse
Belgique, heureux roi ! » écrivait le 28 juin l’Arnhemsche Courant. De Berlin et de Saint-Pétersbourg
on exprimait à Rogier une vive satisfaction pour l’attitude noble, ferme et
vraiment nationale de la
Belgique ? Ces témoignages de bienveillance redoublèrent
lorsque, dans la distribution des drapeaux à la garde civique, des ovations
répétées et enthousiastes saluèrent le roi et la famille royale (25 septembre).
Les réformes intérieures (1848-1851)
Le temps était aux
réformes et aux économies. Rogier qui marchait, on l’a vu, dans cette voie et
qui entendait ne pas s’en écarter, refusa encore cependant, en dépit des
critiques de quelques impatients, de consentir à des réductions qui auraient eu
pour effet de détruire, d’amoindrir tout au moins la plus importante de nos
institutions : l’armée. « Que ceux qui veulent », disait-il le 7
juillet, « faire descendre le budget de la guerre à 20 millions, viennent
prendre nos places… Nous voulons, nous, maintenir notre armée sur le pied
respectable qui a fait et qui continue à faire la sécurité du pays ». Le
vote du Parlement manifesta une volonté semblable. Rogier ne consentit pas
davantage à établir des réductions dans le budget de l’instruction publique. A
de La Haye qui
en demandait, et de grandes même, il répondit qu’il fallait, au contraire,
accroître la dotation de l’enseignement ; que l’enseignement agricole et
l’enseignement industriel étaient nuls en Belgique, qu’il fallait les créer.
Les impatients revinrent à la charge à la rentrée des Chambres (session
ordinaire de 1848-1849). Vous n’avez pas fait assez pour les Flandres, dit-on à
Rogier dans la discussion de l’Adresse. Il répondit d’abord par l’énumération
des travaux de voirie vicinale, des travaux hydrauliques et des travaux
d’assainissement et de défrichement exécutés ou en voie d’exécution. Il indiqua
les moyens directs employés pour perfectionner l’agriculture et ajouta qu’il
travaillait à la perfectionner encore par des moyens indirectes, par le secours
de l’instruction, en faisant publier et distribuer à bon marché, parme les
classes ouvrières, des livres, journaux, voire même des ouvrages. Il venait
d’adjoindre des cours d’enseignement agricole et horticole à deux écoles
normales et d’ouvrir des négociations pour l’établissement dans les campagnes
d’écoles pratiques d’agriculture ; il allait ouvrir une école
d’horticulture à Gand. Quant à l’industrie, il rappelait les encouragements
nombreux accordés aux fabricants liniers. La population si éprouvé depuis
deux ans et à laquelle il était venu en aide, dès sa rentrée au ministère, par
des projets de loi qu’on semblait oublier, avait eu du travail. Des ateliers
dirigés par l’état ou des ateliers privés qu’il subsidiait conditionnellement
avaient été ouverts, des avances faites à l’industrie dentellière, à des
fabricants de tissus pour l’exportation ; des bourses de voyage fondées
pour de jeunes commerçants. Les déclarations de Rogier furent confirmées par
les témoignages irrécusables, tel que celui d’un député catholique de Thielt,
Le Bailly de Tilleghem, qui paya un hommage ému de reconnaissance (19 novembre
1849) à ce gouvernement « protecteur efficace » des districts liniers
des Flandres.
Rogier à dû travailler
énormément pendant les années 1849 et 1850, à en juger par les dossiers que
nous avons eus sous les yeux et les notes dont ils sont criblés. C’est qu’il
s’occupait non seulement à compléter son œuvre dans les Flandres, mais à
élaborer son projet de loi sur l’enseignement moyen, et à résoudre le problème
très compliqué de l’organisation des services de la voirie vicinale, de
l’hygiène, des beaux-arts. Il ne quittait guère son cabinet de travail que pour
aller, dans l’intervalle des séances des Chambres, juger par lui-même de ce que
produisaient les ateliers ou les écoles, voir à l’œuvre les fonctionnaires ou
les industriels qui secondaient ses vues d’amélioration, encourager ici les
laboureurs, la les négociants, les artistes dans les diverses expositions dont
il avait pris ou favorisé l’initiative. Il ne s’émouvait guère des sarcasmes et
des critiques qu’on prodiguait au « sauveur » des Flandres et au
« communiste ». C’est que ses adversaires politiques étaient loin
d’approuver les mesures qu’il prenait pour venir en aide aux populations
industrielles et agricoles de la
Flandre, qui furent si cruellement éprouvées en ce temps. Son
socialisme – le mot courait les rues en 1850 – lui était fréquemment reproché.
« Si c’est être socialiste », répondait-il (discussion du budget de
l’intérieur de 1849-1850), «que de prendre des mesures propres à assurer du
travail aux classes laborieuses, à augmenter leur bien-être, à leur créer des
ressources nouvelles, tout homme sensé doit se déclarer socialiste… Un projet
est-il bon ou mauvais ? Là est toute la question. S’il est bon, qu’on
l’appelle socialiste ou autrement, il faut le réaliser. Les mots ne doivent pas
faire peur. En fait d’administration il n’y a pas de système absolu : le
véritable homme d’état est celui qui puise ce qu’il y a de bon dans tous les
systèmes, quitte à répondre à ceux qui seraient tentés de lui en faire un
reproche : Je prends mon bien où je le trouvé ».
Ce reproche de socialisme
devait être l’argument principal des adversaires du projet de loi sur
l’enseignement moyen, dont les représentants commencèrent l’examen le 9 avril
1850, après une campagne de presse d’une rare violence et pendant qu’affluaient
sur le bureau de la Chambre
des milliers de pétitions hostiles, pour lesquelles on avait recruté des
signatures même (le fait fut prouvé) parmi des incapables, des femmes et des
enfants, Rogier s’inspire, dans la loi de 1850 et dans sa défense, de
sentiments semblables à ceux que Thonissen exprime dans sa Constitution belge annotée : « Si, d’un côté », dit
ce professeur de l’université de Louvain, cet ancien ministre catholique,
« si l’enseignement devait être affranchi de toute espèce d’entraves, il
ne fallait pas, de l’autre, placer l’état hors du droit commun en lui
interdisant la faculté d’ouvrir à ses frais des établissements d’instruction
publique. Les écoles établies et dirigées par le gouvernement peuvent, dans des
circonstances données, devenir indispensables pour écarter les abus et
maintenir l’instruction publique à la hauteur des progrès de la science. Par
les ressources qu’il possède, par les moyens d’émulation dont il dispose,
l’état peut rendre à l’enseignement des services inappréciables. Dans un pays
où la liberté d’enseignement est admise avec sincérité, l’action de l’état peut
être aussi heureuse et aussi bienfaisante qu’elle peut devenir dangereuse et
despotique dans un pays où ce gouvernement s’est adjugé le monopole de
l’instruction publique ». D’incroyables préventions qui s’étaient amassées
contre le projet se dissipèrent pendant la discussion, grâce tout à la fois à
la fermeté de Rogier, à la modération et à l’habileté de ses concessions. La Chambre le vota par
soixante-douze voix contre vingt-cinq. Malgré cette énorme majorité,
l’épiscopat intervint dans le débat et en appela de la Chambre au Sénat parce que
– c’étaient les griefs principaux – le projet ne reconnaissait pas aux évêques
le droit d’entrer dans les établissements à titre d’autorité, parce qu’il
accordait au gouvernement le droit de nommer des ministres du culte chargés de
l’enseignement religieux, qu’il permettait de créer un nombre indéfini
d’établissements aux frais de l’état, lésant ainsi les droits acquis des
catholiques, et qu’il se bornait à inviter le clergé à donner l’instruction
religieuse. Le Sénat estima, par trente-deux voix contre dix-neuf, que ceux qui
s’effrayaient de l’atteinte portée « aux droits acquis des
catholiques » s’effrayaient, comme le disait Rogier le 25 mai, de chimères
et de fantômes. (Le cinquantenaire de la mise en vigueur de cette loi, qui
reste un des plus beaux titres de Rogier à la reconnaissance de la Belgique, a été célébré,
en 1901, par un congrès international de l’enseignement moyen, dû à
l’initiative de la fédération de l’enseignement moyen officiel, sous la
présidence d’honneur de de Trooz, ministre de l’intérieur et de l’instruction
publique). Des élections législatives devant avoir lieu trois semaines après
l’adoption du projet, la presse catholique se mit à exploiter avec une grande
vivacité contre le cabinet des paroles prononcées dans le consistoire du 20 mai
1850 par Pie IX, qui avait témoigné « sa douleur à la vue des périls qui
menaçaient chez l’illustre nation des Belges la religion catholique ».
Dans le Moniteur
du 8 juin,
Rogier, au nom du cabinet, répondit que le Saint-Siège avait été trompé, qu’il
n’existait pas dans le monde chrétien un seul pays où le clergé jouît d’une
liberté et d’une indépendance plus grandes, et où sa position, sous le rapport
matériel et moral, fût plus forte et mieux garantie ; que si la religion
avait des dangers à courir, ce serait de la part de ceux qui abusaient de son
nom pour satisfaire leurs rancunes politiques ; que si le clergé avait
besoin d’être défendu et protégé, ce serait contre l’imprudence de ceux qui se
couvraient de son autorité pour faire servir la religion à des calculs de
parti. Mais la protestation de Rogier arrivait trop tard : le coup était
porté. Le parti libéral sortit de l’élection numériquement diminué ; il
perdit trois voix à Louvain, une à Turnhout, une à Thielt. Aucun de ses chefs,
toutefois, n’avait succombé et les grands arrondissements de Bruxelles,
d’Anvers, de Bruges, de Namur et de Malines lui restaient fidèles comme Liège,
Gand, Mons, Tournai. Rogier était élu à Anvers à une éclatante majorité (2.108
voix contre 1.960 données à Malou).
Mais si le
prestige du libéralisme n’était pas diminué, l’ère des difficultés n’était pas
close pour le cabinet. Afin de satisfaire les désirs d’un grand nombre de
libéraux convaincus que la
France ne sortirait pas d’une politique pacifique – comme si
l’Empire qui était dans l’air ne devait pas inévitablement être la guerre –
Rogier déclara que le cabinet travaillent à ramener le budget normal de l’armée
sur pied de paix au chiffre de 25 millions de francs. Dans ce but, il proposa
de faire examiner par une commission spéciale toutes les questions relatives à
notre établissement militaire. Il espérait que cette commission indiquerait des
économies possibles tout en donnant à l’organisation de l’armée « une base
respectable et fixe » : c’est ainsi qu’il s’exprimait, le 17 janvier
1851, dans une circulaire qu’il envoyait aux chefs de l’armée pendant l’intérim
du ministère de la guerre dont il fut chargé par suite de la retraite
successive des généraux Chazal et Brialmont. Sous le bénéfice de cette
déclaration, le cabinet avait réussi à faire adopter le budget de la guerre
pour 1851. La question militaire résolue tout au moins provisoirement, le
cabinet eut à résoudre la question financière et économique. Un projet de loi
en faveur des sociétés de secours mutuelles, inspiré par une saine démocratie,
ne passa point sans difficulté. Certains députés voyaient un commencement de
socialisme dans l’intervention du gouvernement qui, sur une base prudente et
généreuse, établissait les rapports de ces sociétés avec l’état (discours de
Rogier du 17 février 1851). L’institution d’une caisse de crédit foncier
provoqua, chez les mêmes députés, des terreurs et des plaintes plus vives
encore. Frère, qui, en absence de Rogier, retenu au lit de mort de sa vénérable
mère (4 avril), supporta tout le poids de la discussion, ne triompha qu’à force
de verve et d’esprit d’une étroitesse d’arguments dont on s’étonnerait bien,
aujourd’hui que la question sociale et les réformes économiques sont inscrites
au programme de tous nos partis.
La vivacité
déployée par les adversaires du crédit foncier et l’acharnement avec lequel ils
exploitèrent le reproche de « socialisme » et de
« communisme » donnaient un avant-goût de l’âpreté des débats
qu’allait amener le projet de loi sur les successions qui, présenté dix-huit
mois auparavant, avait été ajourné à cause de l’hostilité d’un grand nombre de
libéraux unis à la droite. Les concessions faites par le cabinet sur la
question du serment ne désarmèrent pas les opposants de 1849 : il fut
battu par cinquante-deux voix (douze libéraux et quarante catholiques) contre
trente-cinq, le 16 mai 1851. Le jour même il offrit sa démission au roi, parce
que, disait Rogier à la
Chambre le lendemain, il ne lui était permis, à en juger par
les votes émis dans la discussion, « de compter sur le concours de la
majorité pour le succès des mesures financières dont l’adoption lui paraissait
importer essentiellement à la bonne marche des affaires et aux intérêts du pays ».
Aucun des hommes politiques importants de la gauche n’accepta l’héritage du
cabinet qui était fermement résolu à se retirer, moins parce qu’il n’avait pu
faire admettre le serment – vote de sentiment, d’après le roi (lettre du 17 à
Rogier) – que parce qu’il croyait voir de profondes divergences de principes
entre la majorité et lui sur la loi en général. La crise ministérielle ne se
dénoua qu’au bout de six semaines par le maintien du cabinet. « Je suis
plein de confiance dans les ministres actuels », écrit le roi à Rogier le
4 juin, « et je regarde leur maintien aux affaires comme la meilleure
solution de la difficulté où nous sommes ». Il convient d’ajouter que,
dans une réunion à laquelle assistaient une cinquantaine de représentants de la
gauche, à la fin de mai, il était résulté des explications échangées et
communiquées à la presse, « que la majorité, qui ne s’était trouvée
fractionnée que sur une seule question, avait l’intention bien arrêtée de
rester unie et compacte et d’empêcher que le pouvoir ne passât à une autre
opinion, soit catholique, soit mixte ». Le ministère ayant apporté au
projet des modifications qui attestaient son désir de conciliation, le principe
de l’impôt et ligne directe, brillamment soutenu par Frère, fut voté par soixante
et un représentants contre trente et un et quatre abstentions
(libérales) ; trois membres de la droite, dont De Decker, faisaient partie
des soixante et un. L’opposition du Sénat amena sa dissolution. Les élections
du 27 septembre 1851 y ayant déplacé la majorité et le gouvernement ayant
déclaré, par l’organe de Rogier, tout en conservant ses convictions, il
acceptait un amendement, l’amendement Spitaels, de nature fort conciliatrice,
on allait ainsi mettre fin, d’une manière honorable pour tous et efficace pour
le trésor, à un conflit d’autant plus regrettable qu’il se produisait à la
veille d’une crise européenne, que rendait imminente la situation de la France, ballottée entre la
terreur du socialisme et l’ambition du césarisme. Grâce à l’amendement Spitaels,
la loi passa au Sénat (novembre 1851). Les représentants l’acceptèrent telle
qu’elle lui avait été renvoyée par la Chambre haute. Vingt-quatre seulement
persistèrent dans leur hostilité. Il est permis de supposer que s’il n’y eut
pas plus d’irréconciliables, c’est que l’on se préoccupait fort des
conséquences qu’aurait pour nous l’audace de Louis-Napoléon.
Rogier à nouveau dans l’opposition
Le coup d’état du
2 décembre 1851 devait être bien plus funeste au libéralisme et au cabinet du
12 août 1847 que les mécontentements provoqués par les dépenses militaires et
par l’impôt sur les successions. Dans les sphères gouvernementales de la France on avait fini par
ajouter foi aux déclamations des journaux catholiques, qui criaient sur tous
les tons depuis trois ans que chacune des lois de Rogier et Frère s’inspirait
directement des théories socialistes. La presse bonapartiste, de son côté,
faisait rage par ordre contre le libéralisme. Elle donnait parfaitement à
entendre que le maintien du ministère Rogier ne pouvait être agréable au
gouvernement du Prince-Président. Les divergences entre le cabinet et Paris et
celui de Bruxelles s’accusaient surtout dans les négociations nécessitées par
le renouvellement du traité de commerce de 1845. L’opposition prit une attitude
d’autant plus agressive, au Parlement et dans la presse, que l’on affirmait
dans les cercles politiques que le roi désirait « voir un changement
d’allure dans la marche de son gouvernement ». Il appert bien d’une lettre
écrite par Rogier, quarante-huit heures avant l’élection législative de juin
1852, que le roi boudait son ministère, qu’il lui battait froid. Léopold
était-il inquiet de l’hostilité témoignée à ses ministres par le gouvernement
du futur Napoléon III ? Croyait-il ne point devoir prendre trop
ouvertement leur part pour ne pas donner à son réactionnaire et entreprenant
voisin, comme le dit un publiciste du temps, le prétexte d’une intervention
active dans nos affaires ? Estimait-il que la politique libérale n’était
plus de saison ? Quoi qu’il en soit, comme Rogier le faisait pressentir
dans la lettre du 6, la journée du 8 juin diminua la majorité libérale qui fut
réduite à soixante-quatre voix. Cette majorité paraissait encore suffisante
(vingt voix) pour permettre au cabinet de gouverner : Rogier ne se doutait
pas de la défection qui allait se produire chez certains de ses amis. Ses
collègues, Frère surtout, n’avaient qu’une médiocre confiance dans la cohésion
de la majorité. Le cabinet offrit de se retirer. Le roi, après avoir vainement demandé
à Lebeau et Leclercq, les anciens ministres de 1840, de former un ministère,
invita le 16 août Rogier à reconstituer le cabinet de 1847. Frère, qui sur les
négociations commerciales avec la
France différait l’opinion avec ses collègues, ne voulut pas
rester aux affaires. Liedts fut chargé provisoirement des finances. Ceci se
passait le 20 septembre. Huit jours après, lors de la nomination du président
de la Chambre,
la défection soupçonnée par Frère – huit ou neuf voix – décida Rogier et ses
collègues à envoyer leurs démissions au roi. Le 31 octobre, celles de Rogier,
d’Hoffschmidt et Tesch furent acceptées. Celles d’Anoul (guerre), Van Hoorebeke
(travaux publics) et Liedts (finances) ne le furent pas. Henri de Brouckere,
Piercot et Faider prirent respectivement les portefeuilles des affaires
étrangères, de l’intérieur et de la justice.
Le ton de la lettre par
laquelle Rogier annonce à son frère « les décès du ministère du 12 août,
trépassé à la suite d’une assez longue agonie soufferte avec un résignation
toute chrétienne » (papiers de la famille Van der Stichelen-Rogier), montre qu’il était heureux de
sortir du pouvoir. Assurément il avait conquis, dans les cinq années de ce
fécond et glorieux ministère, de larges droits au repos, et on sent qu’il en avait
soif. Mais il ne faut pas croire qu’il soit resté simple spectateur des débats
parlementaires pendant les années qui se passèrent avant sa rentrée aux
affaires. Ainsi, au cours des sessions 1852-1853, 1853-1854, il fut, nous
l’avons vérifié, un des députés les plus assidus, et quand s’engageaient des
débats sur les chemins de fer, sur l’enseignement, sur la garde civique, sur
les arts et les lettres, il faisait entendre les sages conseils de son
expérience et suggérait des innovations heureuses. Force lui était bien,
d’ailleurs, de répondre aux attaques, injustes autant que maladroites, dont
étaient l’objet les moindres actes de son administration passée. Il sortait de
la discussion plus grand, plus honoré, sans doute ; mais il est des
reproches qui, à force d’être répétés, produisent de fâcheux effets sur
l’opinion publique : tels ceux de radicalisme, de communisme. Nous pensons
que, si aux élections de juin 1854 il ne put, faute de quelques voix, conserver
son mandat de représentant, cet échec, qui provoqua dans le pays un
retentissement dont les Anversois, ingrats et mal avisés, ne durent pas se
louer, eut pour cause principale la propagande inouïe faite auprès des
électeurs campagnards auxquels leur ancien gouverneur fut dépeint comme
« un socialiste partageux ».
Les arts et les
lettres lui procurèrent des distractions précieuses. Il vivait dans un milieu
d’hommes instruits et d’artistes qu’il avait encouragés lorsqu’il occupait le
pouvoir et qui, voulant lui témoigner une sympathie dont il était si digne,
l’appelèrent au comité et bientôt à la présidence du cercle artistique et
littéraire de Bruxelles. Il prit fort à cœur sa présidence. Son influence (nous
ne pouvons dire sa fortune : Rogier, qui ne fit jamais argent de son nom,
resta pauvre) aida puissamment le cercle à sortir d’embarras financiers assez
graves.
On dirait qu’à certains
jours, pour utiliser ses loisirs politiques, il a eu des velléités sérieuses de
publier des études historiques dans la genre de celles où ses amis Devaux et
Van Praet se sont illustrés. Çà et là dans ses papiers nous avons trouvé les
premiers linéaments d’une esquisse qui aurait pu, le temps et les circonstances
s’y prêtant, se transformer en un grand tableau d’histoire générale. Des sujets
d’intérêt plus spécial l’attirèrent aussi : à preuve les notes recueillies
sur Les femmes au XVIe
siècle et en particulier les femmes belges, ou sur Vingt-cinq ans de l’histoire belge. Sa famille avait autrefois prié
de recueillir ses souvenirs. Il invoquait alors l’excuse du manque de temps.
L’excuse lui faisant maintenant défaut, il écrivit sous la rubrique Notes et Souvenirs une trentaine de pages, résumé bien
succinct qu’il ne continua même pas. La politique le reprit tout entier à
partir du mois de février 1856. Les libéraux bruxellois le firent rentrer à la Chambre où il remplaça Ch.
de Brouckere, démissionnaire.
Le cabinet Piercot
qui, en novembre 1854, avait vu se détacher de lui plusieurs libéraux
mécontents de la convention d’Anvers, parce qu’elle accordait au clergé la
censure des livres employés dans les athénées, n’avait plus vécu depuis lors
que d’une vie factice et en quelque sorte avec la tolérance de la droite. Au
mois de mars 1855, à la suite de quelques votes hostiles au ministre de
l’intérieur, celui-ci ayant donné sa démission, ses collègues l’avaient suivi
dans sa retraite. Ni Delfosse ni Tesch n’avaient accepté de former un cabinet
libéral parce que la désagrégation de la vieille majorité libérale de 1847
s’accentuait de plus en plus et que des arrondissements libéraux, comme celui
de Gand, menaçaient de lâcher pied. Un cabinet catholique se forma le 30 mars
1855, sous la présidence de De Decker (intérieur), avec le vicomte Vilain XIIII
aux affaires étrangères, Mercier (ancien libéral) aux finances, le général
Greindl à la guerre, Dumon (ancien libéral) aux travaux publics et Alphonse
Nothomb à la justice.
Dans les deux sessions de
1855-1856 et de 1856-1857 Rogier soutint de sa parole et de ses votes ceux qui
revendiquèrent les droits de la pensée libre en faveur du professeur de
l’université de Gand, l’illustre juriste Laurent, dont les études sur le
christianisme (Histoire
du droit des gens)
avaient été l’objet d’un blâme officiel. Il critiqua vivement les actes du
gouvernement en matière de bienfaisance et d’enseignement et prophétisa, pour
ainsi parler, l’agitation que causerait le projet de loi sur la charité déposé
par Nothomb. Il ne voulut admettre, à aucun titre et à aucun prix, l’innovation
des cours à certificats dont le temps devait faire justice, mais insista à deux
reprises (24 janvier et 19 février 1857) sur la nécessité de rétablir l’examen
d’entrée à l’université, supprimé bien fâcheusement, en mars 1855, par une
majorité de hasard et de coalition. Il prit plusieurs fois la parole dans la
discussion du projet de loi Nothomb. Son argumentation serrée et sa parole
convaincu provoquèrent de nombreux applaudissements, le 16 mai, quand il
combattit l’autorisation de créer par arrêté royal des fondations pourvues
d’administrateurs spéciaux, même à titre héréditaire, et qui, ainsi
constituées, acquéraient la personnalité civile. « Qu’on le voulût ou
non », disait-il, « on arriverait à donner une extension énorme au
développement, déjà si considérable, des ordres monastiques ; on
favorisait la concurrence des écoles cléricales au détriment des établissements
publics ; on encourageait les captations sous le couvert des fondations
charitables ». Comme la fièvre parlementaire s’exacerbait et avec elle la
colère populaire contre « la loi des couvents » - le nom est resté –
Rogier conjura le ministère de faire œuvre de sagesse en retirant le projet (27
mai). Le ministère crut qu’il était de sa dignité de ne pas même accepter un
projet d’enquête, d’où eût pu venir une détente, et qui fut repoussé par
soixante voix contre quarante-quatre. Alors non seulement à Bruxelles, mais à
Liège, à Gand, à Namur, à Verviers, à Mons, à Louvain et ailleurs les
adversaires des couvents manifestèrent. Leurs manifestations furent ardentes,
brutales parfois ; mais si l’on excepte la mise à sac d’une école de
petits-frères à Jemmapes, il faut reconnaître que l’on a singulièrement exagéré
la gravité des troubles de mai 1857. L’orage s’apaisa quand la session eut été
close sur les conseils du roi, qui n’aurait pas d’ailleurs sanctionné
« une mesure pouvant être interprétée comme tendant à fixer la suprématie
d’une opinion sur l’autre » (lettre de Léopold Ier à De Decker le 14
juin).
Rogier à nouveau chef de cabinet (1855-1867)
D’un commun
accord, les catholiques et les libéraux placèrent les élections communales du
27 octobre sur le terrain de la politique générale. La journée fut un triomphe
pour les libéraux. Le cabinet De Decker donna sa démission le 31. Henri de
Brouckere n’ayant pas accepté de recommencer la politique de 1852 à 1855,
Rogier, sur l’offre que lui en fit Léopold Ier, constitua le 8
novembre un cabinet libéral. Il rentrait à l’intérieur, Frère aux finances et
Tesch à la justice ; les affaires étrangères étaient attribuées à de
Vrière, gouverneur de la
Flandre Occidentale, et la guerre au général Berten. Le
secrétaire général des travaux publics, Partoes, était chargé provisoirement de
la gestion des affaires de ce département, qu’il accepta définitivement au bout
de quelques mois. Rogier, qui aurait préféré – il ne le cacha pas au roi – que
la couronne attendît les élections législatives de juin 1858 pour changer de
ministres, devait évidemment dissoudre la Chambre. Le 10
décembre 1857 la libéralisme remporta une victoire qui rappelait presque celle
du 8 juin 1848 : un gain de vingt-six voix lui assura à la Chambre une majorité
considérable (soixante-dix voix contre trente-huit). Rogier eut les honneurs
d’une double élection au premier tour. A Bruxelles, sur huit mille cent
quarante-deux votants, il obtint cinq mille sept cent trente-sept voix. A
Anvers, sur cinq mille six cent quarante-deux suffrages exprimés, il en eut
deux mille neuf cent quatre-vingt-huit. Il opta pour Anvers, cédant aux
sollicitations pressantes des chefs du libéralisme anversois. Aucune opposition
n’était alors à craindre de la part du Sénat. Le roi avait d’ailleurs donné à
entendre à Rogier, au cours des négociations du commencement de novembre, que
si la haute assemblée faisait de l’opposition au cabinet, sa dissolution
suivrait. Il était à craindre que les articles violents de la presse catholique
contre le « gouvernement de l’émeute » fissent une vive impression
sur les cabinets étrangers. La circulaire de Rogier aux gouverneurs (du 23
novembre) et le manifeste de la gauche en eurent raison et c’est avec les sympathies
des gouvernements voisins que Rogier entra dans la quatrième et dernière
période de sa carrière ministérielle.
La majorité de la Chambre comptait, comme en
1848, un certain nombre d’impatients et de radicaux qui ne devaient pas rendre
la vie toujours facile au nouveau cabinet. L’attentat Orsini (14 janvier 1858, l'empereur Napoléon
III et l'impératrice Eugénie échappent de peu à un attentat à la bombe perpétré
par le révolutionnaire italien Felice Orsini. L'explosion cause la mort de 8
personnes et fait 150 blessés. Orsini, partisan de la réunification italienne,
reprochait à l'empereur d'entraver l'unification de son pays. Il sera condamné
à mort et guillotiné le 13 mars.) et les menaces adressées par les journaux
officieux de l’Empire à l’Angleterre et à la Belgique, d’où partaient
des attaques fréquentes contre Napoléon III, avaient décidé le cabinet à
prendre des mesures et à faire voter des lois qui mécontentaient l’aile gauche
de sa majorité : telles la police sur les étrangers et la poursuite d’office
en cas d’outrages aux souverains étrangers. En outre, les impatients trouvaient
qu’on s’attardait dans l’exécution des réformes attendues. « Mais veuillez
bien », disait Rogier dans un banquet de la gauche tout entière (12 mai
1858), « veuillez bien ne pas perdre de vue, jeunes et vieux grognards,
que la première nécessité du libéralisme, après la victoire du 10 décembre
1857, est d’affermir et d’étendre son influence légitime en donnant un démenti
aux prédictions sinistres du parti clérical. C’est la tâche à laquelle s’est
consacré jusqu’ici le ministère… ». Et il annonçait le dépôt d’un projet
affectant un million à la construction d’écoles dans les campagnes et d’un
projet de grands travaux publics, parmi lesquels l’agrandissement et l’achèvement
des fortifications d’Anvers. Si l’annonce du premier projet fut accueillie par
une joie unanime, il n’en fut pas de même du second. Dès que les sections de la Chambre eurent été
appelées à examiner la question des fortifications d’Anvers (enceinte du Nord),
le cabinet put pressentir qu’il courait à un échec. Plusieurs députés libéraux,
et parmi eux les députés d’Anvers, trouvaient le projet insuffisant, dangereux
même au point de vue de la défense nationale et absolument désastreux pour les
intérêts de notre métropole commerciale. D’autres membres de la gauche, et
parmi eux Paul Devaux, estimaient qu’il eût mieux valu fortifier Bruxelles.
Quant à la droite, elle était presque tout entière hostile à ce qu’elle
appelait « les exagérations militaires ». La grande enceinte que
l’administration communale d’Anvers réclamait ne déplaisait pas à Rogier, mais
il aurait fallu quarante-cinq millions pour l’exécuter. Le crédit proposé pour
l’enceinte du nord fut rejeté, le 5 août, par cinquante-trois voix contre trente-neuf
et neuf abstentions : toute la droite, sauf De Decker et Vilain XIIII,
était comprise dans les cinquante-trois opposants. La majorité sur laquelle le
cabinet croyait pouvoir compter dans les questions politiques proprement dites,
venant à lui manquer pour le vote d’un projet qui se présentait comme
exclusivement d’intérêt national et gouvernemental (lettre de Rogier au roi du
5 août), le cabinet s’était demandé « s’il conservait désormais une
autorité suffisante vis-à-vis de la
Chambre et du pays pour conduire les affaires avec efficacité
et dignité ». Le roi estima que le cabinet avait « patriotiquement
rempli sa tâche » (lettre du roi à Rogier du 6 août) « et qu’il
pourrait continuer à rendre de bons et utiles services au pays ». C’est
sur ces incidents que se termina la session de 1857-1858. Pendant les vacances
parlementaires, Rogier organisa une de ces fêtes de la jeunesse et de la
science où il aimait à se retremper en revivant ses souvenirs d’école. Etendant
le programme de la fête de 1848, il fit défiler devant le roi les élèves des
établissements d’instruction moyenne et ceux de la plupart des écoles qui, se
rattachant aux études moyennes ou pratiques, représentaient en quelque sorte
dans un ensemble imposant la jeunesse studieuse du pays. Rarement fête
officielle fut aussi réussie, de l’avis de tous les juges impartiaux (24
septembre).
Pendant la session
ordinaire de 1858-1859 les vieux et les jeunes libéraux échangèrent, avec une
certaine vivacité, des vues différentes sur la liberté de la chaire, sur la
réforme électorale et sur l’instruction obligatoire. Rogier qui, dans un
congrès tenu un peu auparavant à Francfort, s’était prononcé en faveur du
principe de l’obligation en matière d’instruction, déclara que ses sympathies
restaient acquises à ce principe. Seulement il y avait une question préalable à
résoudre : possédait-on des locaux suffisants, des locaux convenables pour
recevoir les enfants ? A cette question on était obligé de répondre :
non. Le personnel enseignant était incomplet, d’autre part. Force était
d’ajouter l’instruction obligatoire tant que le personnel et les locaux
manqueraient : mais on allait sans retard pourvoir à cette double lacune.
Rogier pensait enfin que l’exclusion du clergé des écoles était
inconciliable avec l’obligation de l’instruction et qu’il n’y avait pas de
majorité pour la révision de la loi de 1842. Malgré les tiraillements qui
s’étaient produits entre les deux groupes de la gauche pendant les dernières
discussions parlementaires et qui eurent pour conséquence à Bruxelles une
scission du libéralisme, l’élection législative du 14 juin 1859 fut bonne pour
le ministère. Il avait sans doute perdu trois voix à la Chambre, mais le vote du
corps électoral bruxellois, qui avait désavoué les impatients, lui permettait de
compter dans cette assemblée sur une majorité « plus homogène et mieux
disciplinée » et il avait réussi à déplacer la majorité dans le Sénat où
les libéraux seraient désormais trente et un contre vingt-sept. Rogier fut
réélu sans trop de difficulté à Anvers. On y avait sans doute exploité vivement
contre lui non seulement l’affaire de l’embastillement et des nouvelles
servitudes militaires, mais encore et surtout la question flamande. Seulement
Van Ryswyck, un excellent répondant, avait rendu hommage au bon vouloir de ce
« ministre qui avait fait pour le flamand plus que tous les ministres
flamands » (réunion électorale du 9 juin).
C’était moins,
après tout, la politique que les affaires d’administration et de réglementation
qui avaient caractérisé la session ordinaire de 1858-1859 : à preuve cet
aperçu des travaux de la session présenté par Rogier : « la loi sur
la contrainte par corps votée, une dotation d’un million pour les écoles
primaires, le traitement des professeurs de l’enseignement moyen augmenté, des
crédits extraordinaires alloués à la voirie vicinale et à l’hygiène,
l’achèvement de la loi sur les prud’hommes, l’établissement d’une ligne de
bateaux à vapeur entre Anvers et le Levant, etc… » Une session
extraordinaire, qui suivit la précédente de six semaines, fut consacrée à des
questions de travaux publics et spécialement au nouveau projet de
fortifications d’Anvers, auquel le général Chazal, successeur du général
Berten, venait de mettre la dernière main. Dans l’exposé des motifs du projet de
loi déposé le 20 juillet, il était affecté vingt millions aux travaux
d’agrandissement et à la continuation des travaux de défense de notre métropole
commerciale. Vingt-cinq autres millions étaient demandés pour des canaux, des
routes, des chemins de fer, pour la construction ou l’amélioration de bâtiments
civils, etc. Le cabinet évaluait à près de cinquante millions la totalité des
dépenses qu’il faudrait faire « pour que les nouvelles fortifications
d’Anvers fussent à la hauteur des progrès que l’art de l’ingénieur et celui de
l’artilleur avaient réalisés en Belgique et dans d’autres pays ». Il
allait rencontrer sur ce terrain des adversaires divers : plusieurs
députés libéraux, effrayés de ce chiffre de cinquante millions qu’ils
craignaient de voir encore dépasser et qui préféraient voir fortifier
Bruxelles ; la plupart des députés catholiques qui espéraient bien, à la
faveur d’une scission dans le camp libéral, faire échec au gouvernement ;
enfin les journaux ultra-napoléoniens qui nous déniaient le droit d’élever ces
fortifications. Après de longs débats, dont Rogier et Chazal supportèrent le
poids principal, la Chambre
vota le principe des travaux d’Anvers par cinquante-sept voix (dont sept
catholiques) contre quarante-deux (dont douze libéraux) et sept abstentions. La
résistance fut moins vive au Sénat, qui adopta l’ensemble du projet par
trente-quatre voix contre quinze et deux abstentions. Le duc de Brabant ne fut
pas des derniers à féliciter Rogier d’avoir accompli la grande tâche où avait
failli succomber le cabinet. « Il me semble », écrivait-il en
décembre 1859, « que si après avoir pourvu, par la création du système
d’Anvers, à la défense nationale, il était possible maintenant d’assurer par
l’établissement de quelques comptoirs transatlantiques la prospérité publique,
on ferait une chose énorme. L’œuvre de 1830 ne doit rien avoir, mais absolument
rien à envier à l’ancien régime. Je compte, pour mille raisons, que vous
m’aiderez à atteindre ce résultat… » Lorsque Rogier, vingt mois plus tard,
prendra le portefeuille des affaires étrangères, il répondra à l’attente du
futur Léopold II. Dans les derniers mois qu’il passa à l’intérieur (1860-1861),
Rogier donna tous ses soins à l’organisation de l’enseignement agricole
(création de l’Institut de Gembloux), supprima la formule du serment des
conseillers provinciaux, où se perpétuait le souvenir d’anciennes inimitiés qui
n’avaient plus de raison d’être, célébra, à ce propos, la réconciliation des
Belges et des Hollandais dans le chant national (1830-1860) – le Roi, la Loi, la Liberté – et
rétablit, sous le titre de graduat en lettres et en sciences, l’examen d’entrée
à l’université. S’il n’intervint qu’une fois dans la grande discussion que
provoqua la suppression de l’octroi – encore une des œuvres fécondes du
libéralisme – c’est que, comme il le disait à Dechamps, qui semblait vouloir
lui faire un grief de sa réserve, « le projet de loi possédait dans Mr
Frère un défenseur tellement complet, qu’il se serait fait scrupule de joindre
sa faible voix à la sienne » (séance du 2 juin 1860).
Rogier remplaça de Vrière
aux affaires étrangères en octobre 1861. Peu de temps avant sa sortie du
ministère de l’intérieur, où il laissait des souvenirs qui ne s’effaceront pas,
ses amis d’Anvers avaient eu l’heureuse pensée de faire offrir au créateur des
chemins de fer, par l’industrie, l’agriculture et le commerce reconnaissants,
la maison de la rue Galilée n°12, à Saint-Josse-ten-Noode, dont il était le
locataire depuis le commencement de 1831 et où il disait souvent qu’il voudrait
mourir. Une souscription à laquelle participèrent les différentes régions du
pays permit d’acheter et de restaurer cette maison. Quand, le 1er mai 1861, le
comité des souscripteurs remit à Rogier les titres de propriété de cette
maison, qu’une « glorieuse pauvreté » ne lui avait jamais permis
d’acquérir, son président, Loos, rappela que depuis trente ans le nom de ce
grand citoyen était attaché à tous les actes importants de l’histoire du pays,
à toutes les grandes mesures qui relevèrent le courage et retrempèrent
l’énergie de la nation. Rogier remercia avec une noble et touchante simplicité
ceux qui lui procuraient la joie de dire : « Je suis chez moi, j’ai
mon foyer », et il ajouta : « Cette maison, je ne la considère pas
entièrement comme mienne : elle est vôtre, elle est nôtre : chacun de
vous y aura sa place, comme il l’a déjà dans mon cœur affectueux et
reconnaissant ». Au-dessus de la porte d’entrée de la maison devenu
historique sont gravés ces mots : Maison offerte à M. Charles Rogier – ministre de
l’intérieur – promoteur du chemin de fer 1834 – témoignage de la reconnaissance
nationale – 1861.
La reconnaissance du roi
d’Italie par la Belgique
avait causé la crise ministérielle qui s’était terminée par la retraite de de
Vrière et l’entrée d’Alphonse Van den Peereboom à l’intérieur. Il y eut un
échange de lettres assez piquant sur cette reconnaissance, en novembre 1861,
entre Léopold Ier et Rogier. La droite de la Chambre eut connaissance – nous ne savons de qui
vint l’indiscrétion – des répugnances ou du moins des hésitations qui manifesta
notre roi à l’endroit de la conduite de Victor-Emmanuel qui, écrivait Léopold à
Rogier le 14 novembre 1861, « bien qu’il eût pris le titre de roi
d’Italie, n’avait pourtant pas l’Italie, malgré les iniquités inouïes de son
gouvernement ». C’est ce qui explique la vivacité des attaques dirigées
par Nothomb, De Decker, Vilain XIIII et Kervyn contre le cabinet
« approbateur d’usurpations odieuses ». « Si », répondit
Rogier, « nous avons reconnu le roi d’Italie, c’est que, d’après le droit
des gens, en cas de changement d’état, lorsqu’un gouvernement règne en fait et
est obéi, alors même que des mécontents font résistances, les puissances
étrangères doivent reconnaître cet état ». Soixante-deux représentants
contre quarante-sept et (le 3 mars 1862) vingt-huit sénateurs contre vingt et
un approuvèrent sa conduite. L’opposition comptait sur cette affaire pour
ébranler le ministère, peut-être même pour le culbuter, car on disait que
plusieurs libéraux, regrettant la précipitation que le cabinet avait mise à
reconnaître le roi d’Italie, auraient fait cause commune avec les catholiques.
La déception éprouvée par son principal organe, le Journal de Bruxelles, le surexcita au point d’outrager
Rogier dans ses sentiments les plus intimes, en l’appelant « fils de
bourreau ». Les 10.000 francs de dommages-intérêts auxquels le journal fut
condamné furent partagés par Rogier entre des associations typographiques ou
distribués à des veuves d’ouvriers imprimeurs. « La presse me les a
donnés », dit-il, « je les rends à la presse ».
Les deux premières
années que Rogier passa aux affaires étrangères ont été consacrées à des
négociations qui modifièrent notre législation internationale dans le sens de
la liberté commerciale avec la plus large : traités avec l’Angleterre (28
juillet 1862), la Suisse
(11 décembre 1862), l’Espagne (25 février 1863), le Zollverein (28 mars 1863),
l’Italie (9 avril 1863), le Pays-Bas (12 mai 1863), les Etats-Unis (20 mai
1863). Ces traités, qui s’inspiraient des mêmes principes que ceux qui avaient
dicté le traité conclu avec la
France le 1er mai 1861, devaient avoir pour
couronnement le traité européen du 16 juillet 1863, consacrant
l’affranchissement de l’Escaut, sur lequel nous reviendrons dans un instant.
Toutes ces négociations avec
l’étranger s’étaient poursuivies au milieu de difficultés intérieures d’une
réelle gravité. La population anversoise, qui avait accuelli avec des
transports de joie la solution donnée en 1859 à la question des fortifications,
était extrêmement mécontente des décisions prises par le gouvernement quant aux
servitudes commandées par la citadelle du Nord. Dans Cinquante ans de liberté, le comte Goblet d’Alviella explique
l’origine de ces mécontentements. On n’admettait pas à Anvers que le rayon de
ces servitudes s’étendit jusqu’aux nombreux établissements maritimes et on
protestait contre l’intention manifesté par le ministère de ne donner aucune
indemnité aux propriétaires lésés de ce chef. Une commission des servitudes
militaires organisait, dès le mois de février 1862, un meeting où furent
prononcés des discours violents contre le cabinet et spécialement contre le
ministre de la guerre. Un mois plus tard (10 mars), les cris de « A bas Chazal !
A bas le ministère ! » avaient éclaté plus bruyants encore. Sur la
question des servitudes s’était greffé un incident particulier, celui du
lieutenant-colonel Hayez auquel le département de la guerre, conformément à des
précédents administratifs que l’on ne pouvait pas d’ailleurs nier, avait
appliqué une mesure dont la cour de cassation proclama l’illégalité (25 mars)
et dont les Anversois se firent une arme nouvelle contre le gouvernement.
Irrités de l’attitude de la
Chambre qui, par soixante-cinq voix contre vingt-sept,
s’était montrée défavorable à leurs réclamations (9 avril 1862), les chefs du
parti antimilitariste donnèrent à l’agitation des proportions de plus en plus
inquiétantes. Dans des pétitions extrêmement agressive adressées au Parlement,
on remettait tout en question. Le roi s’étant refusé à abandonner ses
ministres, qui n’avaient pas cessé de marcher d’accord avec lui dans cette
affaire, les meneurs et les journaux meetinguistes ne gardèrent plus aucun
ménagement pour lui. Ils étaient rares alors à Anvers les hommes politiques,
les administrations qui ne se laissaient pas entraîner à des mesures
irréfléchies comme celles que le meeting conseillait ; rares ceux qui
refusaient de s’associer à des actes dont le caractère presque révolutionnaire
ne pouvait que réjouir les ennemis de notre prospérité. Rogier qui avait déjà,
dans sa pensée, sacrifié le mandat parlementaire qu’il tenait d’Anvers, semble
avoir eu la coquetterie de se séparer d’elle en lui faisant un royal
cadeau : l’affranchissement de l’Escaut. Durant les mois de février, mars
et avril 1863, alors que le meeting sévissait à Anvers et qu’on discutait au
Parlement la loi sur les bourses d’études, Rogier qui avait déjà été passer
quelques semaines à Londres pour trancher certaines difficultés, mais qui en
rencontrait de nouvelles chez nos anciens frères, menait de front avec la Hollande la dernière
négociation relative à la capitalisation du péage, et avec chacune des autres
nations maritimes le règlement de quantum de leur intervention. Il apportait
dans ce travail un entrain qui émerveillait son précieux collaborateur,
Lambermont. Le Parlement donna, le 22 mai, son approbation unanime au traité
spécial avec la Hollande
pour la capitalisation sur le base d’une somme de 36.278.566 francs.
Parmi les nombreux services que Rogier
avait rendus au pays, l’affranchissement de l’Escaut n’était assurément ni le
moins important, ni le moins glorieux. Mais les colères soulevées à Anvers par l’attitude
du cabinet dans l’affaire des servitudes militaires étaient encore trop
ardentes pour que l’on pût s’y résoudre à reconnaître publiquement que le chef
de se cabinet s’était créé de nouveaux titres à la reconnaissance du commerce
et de l’industrie en général, et de notre métropole commerciale en particulier.
Le temps devait faire justice ! Rogier, à qui le roi avait offert le grand
cordon de l’Ordre de Léopold, déclina cet honneur, mais demanda et obtint pour
Lambermont le titre de baron. En même temps il fit ses adieux à
l’arrondissement, sous la forme d’une lettre ouverte à un de ses amis
politiques (26 mai 1863). Il protestait de son dévouement à la « noble
cité si tristement troublée et égarée », mais il en sortait « la tête
et la conscience tranquille ». Son seul crime était de n’avoir pas oublié
qu’aux termes de la
Constitution les membres du Parlement représentent tout le
pays et non seulement l’arrondissement qui les a élus. La circulaire envoyée
aux gouverneurs à l’occasion de l’élection législative du 9 juin, tout en
expliquant et défendant les actes du ministère nommé en novembre 1857, faisait
nettement entendre que les clameurs dont on le poursuivait seraient vaines et
ne le détourneraient pas du « but qu’il avait poursuivi dans l’intérêt de
ceux-là mêmes qui dénaturaient sa pensée ». La fin de cette circulaire, la
dernière qu’ait rédigée Rogier comme chef d’un cabinet libéral, est à
retenir : « La politique du ministère sera toujours progressive, mais
conciliante. Il gouverna, comme il l’a fait jusqu’ici, par la légalité et la
tolérance ; il ne méconnaître aucun des principes politiques, moraux,
religieux, sur lesquels reposent l’ordre social et la civilisation moderne,
mais s’efforça de les développer tous en harmonie et chacun dans sa sphère ;
il appliquera ses efforts à guider un peuple libre dans les voies du progrès
calme et continu, à accroître sa prospérité, à raffermir ses constitutions, à
consolider son indépendance ». Etant donnée la situation spéciale de
l’arrondissement d’Anvers, qui était tout à la haine du cabinet et où la
coalition clérico-meetinguiste amènerait un déplacement certain de dix voix, la
journée du 9 juin ne pouvait pas être une victoire pour le ministère. Si
la majorité libérale se renforça de quatre voix au Sénat, elle fut diminuée
considérablement à la Chambre
où elle n’était plus que de six voix. Ce fut surtout une défaite morale pour
les libéraux. Deux de leurs Ministres d’Etat, Devaux et d’Hoffschmidt,
échouèrent à Bruges et à Bastogne. Rogier, qui s’était laissé présenter à
Dinant, dans un arrondissement bien particulariste, par des amis trop
confiants, y essuya un échec que l’arrondissement de Tournai répara, du reste,
d’une manière brillante trois mois après. Elu cette fois à cinq cents voix de
majorité sur trois mille volants, il fut dès lors constamment député de
Tournai. Les élections de Bruges ayant été annulées et un scrutin nouveau ayant
amené l’élection de trois catholiques, le ministère ne disposait plus que d’une
majorité minime à la
Chambre. Il offrit sa démission le 12 janvier 1864. Nous
avons dit dans la notice sur Eudore Pirmez, qui fut un des hommes politiques de
la gauche auxquels le roi offrit de constituer un autre cabinet libéral,
pourquoi ni lui, ni Henri de Brouckere n’acceptèrent cette mission. Si les
chefs de la droite, que le roi fit appeler ensuite, déclinèrent à leur tour la
mission de former un cabinet catholique, c’est qu’ils auraient dû prendre
vis-à-vis des meetinguistes d’Anvers, leurs alliées, des engagements qu’ils
savaient bien ne pouvoir tenir et que, dans ces conditions, il ne leur plaisait
guère de courir les chances d’une dissolution. Le roi s’adressa sans plus
succès au prince de Ligne, président du Sénat, à Faider, ancien ministre de la
justice, à Dubois-Thorn, gouverneur de Brabant, même à J.-B. Nothomb, qui
depuis dix-neuf ans était sorti de la vie parlementaire. De nouvelles offres à
de Theux et Dechamps n’ayant pas abouti davantage, le roi pria Rogier et ses
colleguès de reprendre le gestion des affaires. Ils se déclarent
« imperturbablement démissionnaires ». De son côté, Dechamps,
quoiqu’il fût invité par les jeunes de la droite à prendre le pouvoir dont le
roi lui faisait en quelque sorte une obligation constitutionnelle, n’y tenait
pas le moins du monde, parce que, comme d’autres catholiques de marque,
Mercier, d’Anethan, etc., il consacrait alors tout son temps à l’administration
des sociétés fondées par Langrand-Dumonceau. Pour ne pas reprendre le harnais
ministériel, il soumit au roi un programme dont les principaux points – qui
étaient en contradiction formelle (le Bien Public du 12 mai l’a reconnu)
avec le passé et les principes de la droite – auraient eu pour effet de
restreindre les pouvoirs de la royauté. Léopold Ier ne s’était
jamais fait faute de dire, notamment lors de la constitution du cabinet de
1847, que la Constitution
ne donnait pas une part suffisante au roi. On comprend qu’il n’eut garde
d’accepter le programme de Dechamps. Il fit donc encore une fois appel (le 15
mai) au dévouement de Rogier, lui promettant d’autoriser au besoin la
dissolution de la Chambre.
Il fallait certainement du dévouement pour rester aux
affaires avec une majorité insignifiante et en présence d’une minorité de plus
en plus agressive. Le ministère se trouverait apparemment bientôt « dans
cette situation de ne pouvoir vivre sans dissolution et de ne pas pouvoir
survivre à une dissolution ». Telle était l’opinion de Tesch, qui
reconnaissait pourtant que la reculade de la droite obligeait le cabinet de
1857 à conserver le pouvoir. Après de nouveaux pourparlers avec le roi sur le
maintien de leur programme, Rogier et ses collègues rentrèrent aux affaires. Un
débat politique très long (31 mai-18 juin) fut clôturé par un vote de confiance
obtenu péniblement le cabinet devait « vivre au jour le jour » ,
comme disait Tesch, « et attendre de l’imprévu une solution que la sagesse
humaine ne donnerait probablement pas ». L’imprévu vint d’une grève
parlementaire causée par la proposition Orts qui augmentait de six le nombre,
des membres de la Chambre.
Comme on se trouvait à la veille d’une dissolution, Orts
estimait l’occasion favorable pour procéder à une répartition des législateurs
plus conforme à la réalité des chiffres de la population. La droite ne voulut
pas même que l’on discutât sa proposition qui avait le caractère d’un expédient
politique, le libéralisme pouvant espérer quatre des six sièges nouveaux.
Profitant de l’absence forcée de deux ou trois députés libéraux, elle s’abstint
en masse de venir aux séances, et le mort de Cumont (10 juillet), réduisant à
une voix la majorité libérale, le roi accorda à Rogier la dissolution de la Chambre. Le ministère
sortit raffermi de l’élection du 11 août, grâce surtout à un revirement
inattendu des électeurs brugeois. Douze voix de majorité lui étaient acquises à
la Chambre. Rogier,
attaqué à outrance à Tournai, distança son adversaire de plus de huit cents
voix sur trois mille votants, et le principal auteur de la crise enfin dénouée,
Dechamps, perdit à Charleroi le siège dont Rogier lui avait vainement contesté
la possession en juin 1859.
A voir le dissentiment qui se produisit
après le 11 août 1864 entre la couronne et le cabinet sur la loi des bourses
d’études, qui faillit échouer au Sénat à l’ouverture de la session 1864-1865,
et à laquelle la sanction royale ne fut donnée que tardivement, on est tenté de
se demander si le succès des libéraux n’avait pas vivement contrarié Léopold.
Le dissentiment fut assez vif pour que Rogier offrît de modifier la composition
du cabinet. Sans doute, le roi n’accepta pas l’offre, mais il avait été
péniblement impressionné par les violences de journaux catholiques contre les coupeurs
de bourses dont il était le complice (sic). « Le roi n’avait
plus », disait un de ces journaux, « droit au respect de ses sujets
quand il sanctionnait une loi de vol… ». Il n’est pas douteux que les
préoccupations causées à Léopold par sa santé chancelante et, qui sait ?
Par le pressentiment de sa fin prochaine, lui aient fait désirer vivement
l’aplanissement des difficultés politiques. Le cabinet se prêtait, dans la
mesure du possible, à écarter les occasions de débats très irritants :
c’est ce qui lui fit ajourner l’examen du projet Guillery sur la réforme
électorale. Il ne put cependant empêcher l’opposition de soulever, en 1864 et 1865,
une discussion d’une rare vivacité sur la participation prise par le
gouvernement à l’organisation de la légion belge qui alla, au Mexique, soutenir
la cause de la fille de Léopold.
Le 10 décembre 1865 s’achevait le règne
paisible, glorieux et bienfaisant de notre premier souverain. Aux termes de
l’article 79 de la
Constitution, les ministres, réunis en conseil, devaient,
sous leur responsabilité, exercer les pouvoirs du roi jusqu’à la prestation du
serment de son successeur. Rogier et ses collègues purent accomplir leur
mission sans difficulté. Léopold II les pria, le 17 , de conserver les
portefeuilles qu’ils avaient mis à sa disposition immédiatement après sa
prestation de serment. Sous ce titre : Note après mûres réflexions le
17 décembre 1865, Rogier avait écrit les lignes suivantes qui paraissent
être comme un programme soumis par lui à ses collègues : « Un règne
nouveau n’exige pas nécessairement une politique nouvelle ; mais sans rien
abandonner des traditions dont le pays s’est montré satisfait dans ses
manifestations légales, on doit rechercher des actes nouveaux… ». Au
nombre des réformes auxquelles il a pensé figurent l’abolition de la peine de
mort, l’abolition de la contrainte par corps, la liberté de la parole dans la
chaire comme ailleurs, l’abaissement du cens électoral avec la réserve :
lire et écrire. Il y eut au début du nouveau règne un visible désir
d’apaisement chez les chefs de nos deux grands partis catholiques. C’est
apparemment pour respecter ce qu’on appelait « la trêve patriotique des
partis », que le cabinet refusa de se rallier au projet de réforme
électorale de Guillery, dont la droite s’effrayait. Les jeunes libéraux furent
très mécontents de voir trouver trop radicale une réforme qui abaissait
uniformément à 15 francs le cens communal et provincial avec la garantie du
savoir lire et écrire. Le cabinet déposa un autre projet à côté : l’âge du
vote abaissé à vingt et un ans, le cens réduit de moitié pour ceux qui avaient
fait trois années d’études moyennes. L’imminence de la guerre austro-prussienne
fit ajourner la discussion des deux projets à la session de 1866-1867. Les
sympathies du pays étaient acquises au ministère, à en juger par le résultat de
la première élection législative qui eut lieu sous le règne de Léopold II. La
journée du 11 juin 1866 renforça sa majorité dans le Parlement. Il disposait
désormais de soixante-douze voix (contre cinquante-quatre) à la Chambre des Représentants
et de trente-trois (contre vingt-cinq) au Sénat.
La
question militaire, comme le dit Banning, avait pris des proportions plus
vastes depuis la guerre austro-pruissienne de 1866 : elle fit naître des
idées nouvelles tant en matière d’organisation qu’en matière d’armement. Rogier
fit décider qu’une commission parlementaire et militaire aurait à examiner si,
sous ce double point de vue, la situation était satisfaisante en Belgique. Il
n’intervint pas dans les débats sur la réforme électorale en mars 1867, époque
où, pour la première fois – bien timidement, il est vrai – le suffrage
universel fut préconisé. Il est possible qu’il y ait eu un désaccord à cet
égard entre lui et les autres membres du cabinet. Ce qui nous induit à le
croire, c’est que ses sentiments démocratiques se sont affirmés plus d’une fois
de la façon la plus nette et qu’en 1877, quand il aura quitté le pouvoir sans
esprit de retour, il sera de ceux qui estimeront que l’entrée au Parlement de
Paul Janson, le porte-drapeau des radicaux de ce temps-là, serait le meilleur
moyen de travailler à leur fusion avec les libéraux ; c’est enfin qu’à
cette même époque il déclarera qu’il ne reculerait pas devant le suffrage
universel avec l’instruction obligatoire. Il ne croyait pas probablement, en
1867, comme la majorité du ministère, que pour toute réforme électorale il
suffisait de combiner, pour les élections communales et provinciales, le cens
avec la capacité attestée par trois années d’études moyennes. (Cette réforme,
que le Sénat ne vota que trois ans après, n’a d’ailleurs jamais été appliquée.)
L’année 1867
devait être la dernière année ministérielle (la 22e) de Rogier.
Comme ministre de l’intérieur il avait, de 1847 à 1852 et de 1857 à 1861, donné
à la loi de 1842 la même interprétation que venait de lui donner Van den
Peereboom, dont le règlement sur les écoles d’adultes n’était pas du goût d’une
partie du cabinet. Le 28 novembre, Frère envoya sa démission au roi. Dans les
premiers jours de décembre, Léopold II appela successivement Rogier et Frère.
Il constata que l’accord entre eux était impossible. Dans un dernier entretien
avec Rogier (17 décembre), il lui proposa de reconstituer le cabinet. Rogier
préféra se retirer. Invité à ne point prendre une résolution immédiate, Rogier,
par déférence pour le roi, consentit à ajourner sa réponse. Le surlendemain 19,
il confirma sa volonté de retraite. Frère fut alors chargé de la présidence
d’un cabinet nouveau dans lequel Van der Stichelen prit les affaires
étrangères, Eudore Pirmez l’intérieur, Jamar les travaux publics et le général
Renard la guerre. Rogier, créé Ministre d’Etat, rentrait rue Galilée. Il avait,
pendant l’ultime période de sa carrière ministérielle – avril et mai 1867 –
éprouvé une déception qui explique son désir de repos, mieux peut-être que son
désaccord avec ses collègues sur les écoles d’adultes, ou (comme on l’a prétendu
plus tard) sur la participation de la Belgique à la conférence qui devait débattre les
affaires romaines, ou sur le système de réorganisation militaire.
La déception dont a souffert
profondément le cœur du grand patriote de 1830 est la solution donnée à l’affaire
du grand-duché de Luxembourg. Napoléon III rêvait un agrandissement qui lui fit
pardonner par la France
Sadowa et le Mexique. Une entente avec la Prusse ne lui aurait pas
déplu dans ce but. La
Hollande à la
Prusse, la
Belgique et le Luxembourg à la France, tel eût été le prix
de l’alliance. Si l’on ne s’entendit pas à Berlin, apparemment parce que les
compensations demandées par le gouvernement français étaient trop
considérables, Napoléon III espéra être plus heureux en négociant avec le roi
de Hollande la cession du Grand-Duché. Aussitôt que la Prusse eut connaissance de
cette négociation particulière, elle manifesta la plus vive opposition à toute
cession, quelle qu’elle fût : elle était décidée à en faire un cas de
guerre. Comme, après tout, elle n’avait pas un grand intérêt stratégique à
conserver le droit de tenir garnison dans Luxembourg, elle se disait toute
disposée à renoncer à ce droit si la
France désavouait ses projets d’annexion. Le désaveu ayant
été obtenu (parce que la France
n’était pas prête pour la guerre), les Prussiens quittèrent Luxembourg. Le
traité de Londres du 11 mai 1867 stipula le démantèlement de la ville, ainsi
que l’autonomie et la neutralité du Grand-Duché. Or, au cours des négociations
qui eurent lieu à ce sujet entre les puissances et alors que des bruits de
guerre circulaient partout, de Beust, premier ministre en Autriche, qui
cherchait sans doute à être agréable à la France comme à la Belgique, suggéra l’idée
de donner la
Grand-Duché à la
Belgique qui, de son côté, aurait cédé à Napoléon III les
huit cantons des provinces de Hainaut et de Namur que la France possédait à la chute
du premier empire. On conçoit bien que notre gouvernement ne se prêta pas au
système de de Beust. Toute cession de territoire belge, rappelait Rogier le 17
avril aux légations belges de Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg, était
impossible. Le 20, Napoléon déclarait à notre ministre plénipotentiaire en
France qu’il ne voulait rien de la
Belgique et qu’il n’entendait pas préjuger la destinée du
Luxembourg ; qu’il s’en tenait à la renonciation réciproque de la France et de la Prusse. Rogier
imagina alors de modifier la combinaison de de Beust. Si la Belgique pouvait acquérir
le Luxembourg aux prix d’une seule indemnité pécuniaire au roi grand-duc,
quelle joie pour tous ceux qui avaient voté le traité de 1839 le douleur dans
l’âme ! La rentrée de nos anciens frères dans la grande famille belge qui
les pleurait toujours, quel couronnement pour la carrière de Rogier ! Il
donna l’ordre à notre ministre à Vienne, de Jonghe, d’entretenit de Beust de ce
système nouveau, et à Van de Weyer, notre ministre à Londres, de l’appuyer
auprès de la conférence. Pendant les pourparlers préliminaires de la
conférence, nos anciens frères envoyaient des pétitions demandant leur réunion
à la Belgique,
au vif déplaisir, il faut le dire, du gouvernement grand-ducal, que ne
tentaient pas les douze millions qui, d’après un correspondant autorisé de la Gazette de Cologne du 10 mai, lui auraient été
payés sur l’heure. Van Damme, gouverneur du Luxembourg belge, écrivait à Rogier
que les pétitions exprimaient le vœu réel de la population. De son côté, le
gouvernement français, par l’organe de Rouher, le vice-empereur, allait jusqu’à déclarer que,
quant à lui, il était disposé à appuyer le retour du Luxembourg hollandais à la Belgique (7 mai). Devant
l’attitude du gouvernement grand-ducal, Rogier engageait Van Damme et ses
subordonnés à une grande réserve, tout en persistant dans sa combinaison
financière. Van de Weyer lui écrivait que la solution belge avait d’autant
moins de chances d’être adoptée par la conférence de Londres que tout le monde
à Bruxelles n’en voulait pas. Il faisait évidemment allusion à Frère qui,
paraît-il, était d’accord sur ce point avec le roi. On estimait à Londres que
le démantèlement de la ville de Luxembourg, d’où les Prussiens se retireraient,
et la neutralité du Grand-Duché satisferaient la France. Non, faisait
répondre Rogier par notre ministre plénipotentiaire ; le Luxembourg
restant dans le Zollverein, la
France se demandera quel profit elle aura retiré de l’abandon
de la forteresse par une garnison que remplacera toute une population
prussienne groupée autour d’un point stratégique important, même après le
démantèlement des fortifications. La
France non satisfaite, c’est une menace de guerre toujours
pendante. Si les cinq puissances ne croyaient pas devoir conseiller la
« solution belge », il n’y avait plus rien à espérer. De la Belgique à la Hollande, une négociation
pour un tel article est impossible, écrivait Rogier à Van de Weyer la veille du
jour où fut signé le traité du 11 mai… « Mécompte pénible »,
ajoutait-il, « pour moi comme pour tous les hommes, je le suppose, de
notre révolution d’avoir vu, irrévocablement peut-être, s’échapper une occasion
de reconquérir des citoyens que nous avons été forcés d’abandonner en 1839… On
aura beau m’objecter les inconvénients, ou même, va-t-on jusqu’à dire, les
dangers que pourrait faire naître cette rentrée du Luxembourg dans la famille
belge, l’objection disparaît à mes yeux devant la grandeur du but à
attendre ».
L’activité parlementaire de 1867 à 1870
« Pour n’être plus
ministre », disait Rogier à la
Chambre, le 16 janvier 1868 lors des explications données sur
la crise ministérielle, « je n’entends pas abdiquer mon rôle politique. On
peut aussi en dehors du gouvernement rendre des services ». Et répondant à
une lettre bien flatteuse d’un homme des plus marquants de la génération de
1830, dont il avait été le collègue et l’ami, le collaborateur et l’adversaire
politique, Jean-Baptiste Nothomb, qui était encore alors ministre de Belgique à
Berlin, il écrivait : « Je ne vous parlerai pas de la grande
satisfaction intime que je ressens de ma délivrance : je craindrais de
vous tenter. Après cela, je ne dis pas avec le rat retiré dans son
fromage : les choses d’ici-bas ne me regardent plus. Je ne renonce pas à
être utile autant que possible dans ma liberté et mon indépendance ». En
effet, il fut utile à la patrie jusqu’à sa mort. Il défendit invariablement la
cause du libéralisme et donna l’exemple de l’assiduité. Aussi longtemps que ses
forces le lui permirent, il assista aux débats les plus longs et les plus
mouvementés. Nous avons eu sous les yeux une lettre du whipperin libéral, Washer, datée du 12 août
1883, le remerciant, au nom de la gauche, d’avoir, en restant jusqu’à la fin
d’une séance horriblement fatigante pour ses quatre-vingt-quatre ans, empêché
par son vote le renversement d’un cabinet libéral. Nous n’indiquerons que les
discussions les plus importantes où il est intervenu.
En mars 1868, lors
de l’examen du projet de réorganisation militaire, ce fut, malgré l’approche de
la soixante-dixième année, avec une chaleur toute juvénile et vraiment
communicative, qu’il défendit l’armée, dont l’existence même était alors mise
en jeu par un groupe d’économistes bien revenus aujourd’hui de leurs erreurs.
Il montra qu’elle était une des bases essentielles de notre organisation
constitutionnelle et conjura la droite, fort hostile au contingent de 12.000
hommes, demandé par le ministre de la guerre, de ne pas se séparer du
gouvernement. Il ne niait pas qua le sort du soldat réclamât quelques
améliorations. Il exprimait le désir qu’on assurât une pension à chaque
milicien à l’expiration de son temps de service, ou du moins qu’on lui remît un
petit pécule qui lui facilitât la transition entre la vie militaire et la vie
civile. Au point de vue de l’éducation, il proposait également plusieurs
mesures (aujourd’hui appliquées) qui développeraient l’intelligence du soldat en
même temps que ses sentiments patriotiques. Il protestait contre
« certaines doctrines malsaines » qui tendaient à faire du régime
militaire un épouvantail pour les familles et qui prétendaient que « la
caserne est démoralisante ». Aux contempteurs de l’armée, il opposait
« les avantages matériels et moraux que retire le milicien de sa présence
dans l’armée ». Il insistait surtout sur les avantages moraux :
« l’armée », disait-il, « est une école pratique où l’on forme
des hommes, où l’on apprend à comprendre ce qui est souvent ignoré
ailleurs : la dignité personnelle, les sentiments d’honneur, l’amour du
pays… ».
Les 11 et 12
février 1869, pendant la discussion du budget de l’instruction publique, il
prononça deux discours pleins de bon sens et d’esprit en faveur des études
classiques dont la nécessité s’imposait, à son avis, autant au point de vue de
l’utilité scientifique et littéraire qu’au point de vue de l’éducation
générale. Faisons une large part aux études commerciales, industrielles et
scientifiques, disait-il, mais grâce pour les études classiques !
Le ministère libéral avait
essuyé un échec considérable le 14 juin 1870. Sa majorité à la Chambre s’était en quelque
sorte effondrée. Quoique le Sénat restât acquis au libéralisme et que, de
l’avis de Rogier et du Convent libéral,
l’opposition, qui avait enlevé douze sièges de députés, n’eût pas de réelle
consistance, car les indépendants ou les radicaux élus à Charleroi, à Soignies,
à Verviers devaient rentrer dans le giron libéral, Frère avait renoncé au
pouvoir. Le cabinet clérical du 2 juillet (d’Anethan, Kervyn de Lettenhove,
Jacobs, Cornesse, Tack et général Guillaume) venait de dissoudre la Chambre quand éclata la
guerre franco-allemande. Aussitôt que Rogier apprit que les Allemands et les
Français viendraient se heurter à nos frontières et que notre nationalité, dont
certain traité Benedetti-Bismarck soudain révélé faisait si bon marché, pouvait
être menacée, il exprima le désir de voir proclamer la trêve des partis et
écarter toute cause d’agitation intérieure. On aurait, a-t-on dit, songé un
moment à rapporter l’arrêté de dissolution et à constituer un cabinet
d’affaires. Le bruit en ayant couru, la presse catholique fit entendre des
crises de colère. Comme les nations belligérantes et le gouvernement anglais
nous garantirent formellement que notre territoire serait respecté si nous
étions bien décidés à en défendre l’entrée, le cabinet maintint l’arrêté de
dissolution. Il bénéficia, c’était à prévoir, des difficultés extérieures. A
partir du 2 août il put compter sur une majorité de dix voix au Sénat et de
vingt-deux à la Chambre.
Huit ans
s’écoulèrent avant que les libéraux revinssent aux affaires. Pendant cette
période, Rogier présida à leurs réunions et parla plus d’une fois en leur
nom ; c’était à lui qu’à chaque session ils donnaient leurs voix pour la
présidence de la Chambre.
Ses longs services et son caractère le désignaient à leur
choix. Il continuait à se mêler aux discussions les plus graves. Il combattit
le projet de réforme électorale – que le ministère du 2 juillet avait déposé au
début de la session de 1870-1871 – parce qu’il n’accordait rien aux
capacitaires et qu’il se contentait d’abaisser le cens électoral provincial à
vingt francs d’impôts directs et le cens communal à dix (loi du 5 juin 1871).
D’autre part
Rogier s’était refusé, en novembre 1870, à la prise en considération de la
proposition Demeur, Balisaux, Bergé et consorts, relative à la révision des
articles 47, 53 et 56 de la
Constitution (minimum du cens électoral pour les Chambres,
minimum du cens d’éligibilité pour le Sénat). Ce n’était point qu’il fût un
adversaire « irréconciliable » de cette révision, ni même du suffrage
universel qui, dans sa pensée, découlait de la proposition, quoique ses auteurs
se défendissent de vouloir l’introduire dans nos lois. Il ne s’effrayait pas
des réformes que les circonstances et l’opinion publique indiquaient comme
opportunes et nécessaires. Il pensait que le suffrage universel finirait par
dominer dans tous les pays ; mais son heure, disait-il, n’était pas venue
pour la Belgique. Pour
le surplus, il engageait ses amis à se mettre en garde contre un régime qui
augmenterait dans les Flandres l’influence déjà si énorme du clergé et ferait
dominer les éléments démagogiques dans les grands centres industriels.
Rogier et les gouvernements catholiques (1870-1878)
Le cabinet du 2 juillet 1870
disparut le 7 décembre 1871. La faute qu’il commit en confiant les fonctions de
gouverneur de province à l’ancien administration d’une des sociétés Langrand-Dumonceau,
qui avaient alors maille à partir avec la justice, cause une irritation
populaire dont le roi s’émut au point de redemander aux ministres leurs
portefeuilles. Le cabinet nouveau avait pour chefs de Theux et Malou. Dans les
premiers temps de son existence, le calme fut de nouveau troublé par la
présence à Anvers du comte de Chambord, délibérant avec ses amis sur un
programme qui devait sceller la réconciliation des Bourbons et des Orléans et
sur l’époque du couronnement d’Henri V. Une vive discussion s’engagea entre les
journaux catholiques et les journaux libéraux. L’agitation descendit dans la
rue. Les libéraux d’Anvers commirent des excès regrettables que Rogier fut des
premiers à blâmer, tout en exprimant l’opinion que le ministère aurait dû
appliquer la loi de 1835 sur les étrangers au comte de Chambord et à ses féaux
conspirant contre le gouvernement français. « Ne le feriez-vous
pas », disait-il, « si demain les prétendants d’une république rouge
ou d’un gouvernement révolutionnaire venaient s’installer à Bruxelles (février
1872) ? » Il n’entendait pas d’ailleurs se départir des règles de
modération qui n’avaient cessé de diriger sa conduite dans de pareilles
circonstances. Huit jours après avoir blâmé le gouvernement de la tolérance, de
la protection même accordée à la compagnie du comte de Chambord et après s’être
ainsi attiré les attaques de la presse catholique, il vota le maintien du
ministre belge au Vatican : il n’admettait pas que la communauté
d’intérêts moraux qui existait entre le royaume d’Italie et la Belgique nous défendit
d’avoir un représentant auprès du Pape comme nous en avions un auprès du roi
Victor-Emmanuel : c’était pour lui affaire de convenances et d’opportunité
(6 mars 1872). Sans doute, il tenait toujours compte tout à la fois des vœux de
l’opinion publique et des sentiments de son parti. Ainsi la nuance la plus pâle
de la gauche se montrant peu disposée à faire un pas en avant sur le terrain de
l’enseignement primaire, il se déclara prêt à réviser la loi de 1842 dans le
sens des desiderata de la jeune gauche, à la condition toutefois que
l’enseignement religieux pût se donner dans l’école de quelque manière qu’on
voulût. Il n’hésita pas en même temps à se séparer (session de 1875-1876) du
plus ancien de ses compagnons de lutte, Frère, qui, en désaccord avec la
majorité des libéraux, voulait que tous les établissements universitaires
délivrassent leurs diplômes en toute liberté sous leur responsabilité. Rogier
repoussait la réforme défendue par Frère, parce que, comme le disait le corps
professoral de l’Université de Gand le 4 avril 1876, elle ne laissait plus à
l’état que le soin d’enregistrer des diplômes sans en contrôler la valeur
scientifique. Rogier apporta dans la discussion, en dépit de ses soixante-seize
ans, de l’énergie et de l’entrain ; comme le jour où il se moqua le plus
agréablement du monde du ministre de l’intérieur, Delcour, qui avait abandonnée
son projet (le maintien des jurys combinés) pour se rallier au système de Frère
avec cette simple modification : le mot entérinement remplaçant le mot enregistrement. Aux députés de la gauche qui
combattaient sa réforme Frère reprochait d’avoir « peur de la
liberté ». Rogier s’en défendit vivement. Il était disposé à aller aussi
loin que Frère dans la voie des réformes à condition que l’enseignement et
l’indépendance de l’Etat n’eussent point à en souffrir. Il le prouvait au
moment même en demandant la liberté de la profession médicale pour les femmes.
Une fois lancé dans « la voie émancipatrice », comme il disait, il
demandera pour elles une autre liberté, la liberté électorale, ou tout au moins
l’autorisation de déléguer leur droit électoral à un mandataire quelconque, si
elles n’ont pas de fils.
Cette même année
1876, le 13 juin fut un jour de profonde déception pour les libéraux qui
avaient compté renverser le ministère. Il eût suffi, pour réaliser leur espoir,
d’un déplacement de quatre-vingt-dix voix sur dix mille votants à Anvers, de
trente sur six cents à Virton et à Neufchâteau, de dix à vingt sur trois mille
à Bruges. La déception fut d’autant plus amère que les chiffres du scrutin
étaient dans leur ensemble absolument favorables à l’opinion libérale :
des deux cent vingt-sept mille quatre cent six suffrages émis le 13 juin, cent
quarante-cinq mille cinq cent vingt-trois furent donnés aux libéraux pour élire
vingt et un représentants et quatre-vingt un mille huit cent quatre-vingt-huit
aux cléricaux pour élire quarante-deux représentants. Comme les libéraux
avaient relevé dans les élections de Bruges et d’Anvers de nombreux faits de
fraude et de pression auxquels ils attribuaient leur défaite, ils réclamèrent,
dès la rentrée du Parlement, une loi qui assurât la liberté de l’électeur et
garantît la sincérité de son vote. Le projet que le chef du cabinet, Malou,
déposa au commencement de janvier 1877 répondait si peu à leur attente, il
était de nature si peu conciliatrice que Rogier ouvrit par ces mots une des
réunions particulières que la gauche tint à cette époque sous sa
présidence : « Ce projet est injuste… Le peuple belge est de sa
nature calme et modéré, mais l’injustice l’exaspère et il est dangereux de le
pousser à bout. Par le plus singulier des renversements de tous les faits,
c’est le gouvernement qui se fait révolutionnaire. Dans l’intérêt de la paix
publique, il faut qu’il rentre dans les voies légales : nous l’y ferons
rentrer par une attitude tout à la fois calme et énergique ». Rogier
visait spécialement les dispositions rétroactives du projet qui étaient
essentiellement préjudiciables à l’opinion libérale. Soit que l’attitude
résolue de la gauche, que soutenait l’opinion publique, ait fait penser au
cabinet qu’il tendait trop la corde en ce moment, soit qu’il ait écouté des
« conseils d’en haut » dont il a été beaucoup parlé, Malou fit le
sacrifice des dispositions rétroactives.
Grand tapage alors dans
certains journaux catholiques ! Laissons pour compte au souverain ses
conseils, disait l’un. Marchons en avant, criait un autre, et malgré
tout ! Que les conséquences de la lutte retombent sur ceux qui auront
manqué de prévoyance et de fermeté, quel que soit le rang qu’ils
occupent !... Les ministres étaient menacés de désertion (Courrier de Bruxelles, 2 mars 1877) parce qu’ils
reculaient devant cet odieux libéralisme, dont le Bien Public du 20 février écrivait : « Il n’est pas
le progrès, la libre discussion. Il est l’invective, le mensonge, l’insulte, la
huée, le crachat, la bave et la boue ». Les libertés constitutionnelles
étaient devenues pour les journaux ultramontains l’objet de plaisanteries, de
sarcasmes qui faisaient dire à Rogier « Vos feuilles traitent nos libertés
avec le plus grand mépris… Je parle en patriote, en vrai unioniste de 1830. A cette époque-là on
se donnait la main franchement ; on savait se respecter, s’estimer et
s’aimer même, sans tenir compte des opinions religieuses. Cet esprit de
tolérance réciproque a disparu. C’est un grand mal… » (18 mars 1877). Fort
de l’autorité que lui donnaient son expérience politique et la modération de
son caractère, sa sagesse d’homme d’état et les services qu’il avait rendus au
pays depuis près d’un demi-siècle, Rogier avait le droit de tenir ce langage
dont le retentissement fut salutaire.
L’union qui se rétablissait entre les jeunes
et les vieux libéraux faillit être compromise par le différend aigu que
provoqua la candidature de Paul Janson à Bruxelles (30 avril) : il
s’agissait du remplacement du député Funck, un des anciens soldats du
radicalisme. Il avait semblé à un élément fort actif de l’association libérale
que la nomination de Janson rajeunirait en quelque sorte le libéralisme
bruxellois par une infusion de sang démocratique. Celui qui écrit ces lignes
posa la question ainsi en présentant la candidature de Janson à l’association.
Le récent procès de la Cote
libre (affaire Langrand-Dumonceau) venait, disait-il, de montrer sous un jour
nouveau l’éloquence superbe du tribun bruxellois. Puisque, après avoir entamé
une campagne politico-économique de pure théorie avec un groupe dont les
utopies socialistes et anti-militaristes l’avaient séduit, il était prêt à
faire de la politique pratique contre le ministère clérical qu’il importait de
renverser avant tout, ce serait une œuvre utile que de recruter pour le
Parlement un talent d’une telle envergure. On pourrait alors rallier au
libéralisme ceux des amis de Janson qui se désintéressaient généralement des
luttes politiques. Les membres de l’association bruxelloise qui ne partageaient
pas cette manière de voir – et c’étaient presque tous les chefs – objectaient
qu’avec Janson entreraient à la
Chambre l’internationalisme et le républicanisme. Janson
avait vainement déclaré et fait déclarer par ses amis que la lutte contre le
cléricalisme lui paraissait en ce moment le plus puissant intérêt du pays, que
le devoir primordial du libéralisme étant de reprendre les positions perdues,
il unirait dans ce but ses efforts à ceux de la gauche parlementaire, qu’il
n’entendait, pour le surplus « poursuivre la réalisation de tous les progrès
sociaux que dans un esprit de conciliation et de paix, par la persuasion et la
liberté, sans faire appel à la violence ». Les modérés de l’association
n’en persistèrent pas moins dans leurs attaques contre Janson. Ils firent des
efforts auprès de Rogier pour qu’il usât de son influence contre cette
candidate qui leur paraissait mettre en danger « la royauté, la propriété,
l’existence même de la
Belgique ». Rogier s’y refusa obstinément. Il ne voyait
dans les relations de Janson avec les socialistes de l’Internationale que
« le besoin qui s’impose à toutes les intelligences élevées, à tous les
cœurs généreux, de sonder les navrants et redoutables problèmes de la
misère ». Il ne s’agissait pas d’aller discuter à la Chambre la forme du
gouvernement : Janson était présenté non parce que républicain,
mais quoique républicain. Après tout, est-ce que lui, Rogier, n’avait
pas été, au début de sa carrière, partisan en principe du gouvernement
républicain ? L’entrée de Janson au Parlement ne lui paraissait pas devoir
ouvrir l’ère des révolutions. Ce fut l’avis des Bruxellois qui donnèrent 5.394
voix à Janson contre 2.845 au candidat d’une société libérale nouvelle.
Les dernières années
A la veille de
l’élection législative du 11 juin 1878, l’entente se rétablit entre les
libéraux bruxellois de même qu’entre ceux de la province qui s’étaient divisés,
eux aussi, sur la candidature Janson. Le résultat de cette entente fut le
renversement du ministère : au lieu d’une majorité catholique de douze
voix à la Chambre,
une majorité libérale de dix (qui en 1880 atteignit 16 voix) ; au lieu
d’une majorité catholique de quatre voix au Sénat, une majorité libérale de
six. Le grand âge de Rogier – la quatre-vingtième année sonnerait bientôt – ne
lui permettait plus de recueillir la succession de Malou. Mais le roi annonça
lui-même, le 19 juin, la composition d’un nouveau cabinet libéral : Frère,
Bara, Rolin-Jacquemyns, Graux, Renard, Sainctelette, Van Humbeeck, en
ajoutant : « Je ne doute pas que vous ne fassiez des vœux avec moi
pour que ce ministère fournisse une bonne et utile carrière ! » La
gauche voulut donner à son cher doyen un témoignage de haute sympathie et
l’appelant à la présidence de la
Chambre ; mais il fut entendu que ce serait uniquement
pour la durée de la session extraordinaire d’août, où devaient être votés les
crédits nécessités par la création du ministère de l’instruction publique.
Un grand vide s’était fait
dans le cœur de Rogier depuis la mort de son frère Firmin, survenue en 1875.
Pendant les dernières années de sa vie, il vécut entouré des soins de Pauline
Degrelle-Rogier qui, après la mort de son mari, était venue remplacer près du
frère chéri la sœur aînée Eugénie, morte peu de temps avant Firmin. Rogier
entremêlait ses travaux parlementaires de visités fréquentes à la crèche de
Saint-Josse-ten-Noode dont il était le président vénéré. Il n’avait pas renoncé
aux longues recherches à travers les livres aimés d’autrefois, auxquels il
trouvait un charme nouveau, et à la poésie qui réserve toujours des jouissances
à ses fidèles. Bien qu’il ne jouât plus dans la politique un rôle prépondérant
– il n’est plus guère intervenu dans les discussions que pour appuyer les
propositions les plus modérées comme la transaction de l’article 4 dans la loi
sur l’instruction primaire – sa popularité n’avait pas diminué ; on
pourrait même dire qu’elle alla toujours se fortifiant. Nous en trouvons la
preuve dans les diverses décisions que prirent des administrations communales
qui donnèrent son nom à des places publiques, à des rues, à des avenues ;
des sociétés qui lui offrirent des présidences d’honneur ; des congrès qui
lui demandèrent de les autoriser à placer son nom en tête des membres de leurs
comités. Parmi les témoignages de sympathie et de reconnaissance qui lui furent
prodigués alors, nous citerons en première ligne celui de la société anversoise
De Olyftak qui, répondant à l’avance à des
accusations injustes produites après la mort de Rogier, lui écrivait le 18
septembre 1878 (alors qu’il n’était plus rien et ne voulait plus rien être)
qu’elle lui serait éternellement reconnaissante de tout ce qu’il avait fait
pour la langue flamande, pour la littérature flamande et particulièrement pour
le théâtre flamand. Un autre témoignage, non moins désintéressé, est celui de
la commission permanente de tir national qui, à l’occasion du 25e
anniversaire de l’institution fondée par ce grand citoyen, vint le
remercier d’avoir « excité le
patriotisme en exerçant les citoyens à remplir utilement leur devoir
sacré ».
« Exciter le patriotisme », Rogier
n’avait jamais perdu de vue ce but. C’est du patriotisme que lui viendra sa
récompense. Tous les vrais patriotes profitèrent des fêtes du cinquantenaire de
1880 pour le glorifier. L’ouverture des cérémonies officielles du
cinquantenaire était fixée au 16 août. Quelques heures avant, Léopold II se
rendit chez Rogier pour le féliciter de ce que, plus heureux que son frère
Firmin, leurs amis communs Devaux et Lebeau, et tant d’autres membres du
Congrès National – il n’en restait plus que 18 – il allait pouvoir assister au
cinquantième anniversaire de cette indépendance conquise par leur énergie et
consolidée par leur sagesse. La même pensée était venue au peuple : toutes
les sociétés de travailleurs décorés remirent à Rogier le 15 une couronne civique.
Ce n’était que le prélude des deux ovations que la Nation lui fit le
16, l’une au sein du Parlement, l’autre à la fête patriotique. Quand, à 11
heures du matin, présidant, en sa qualité d’ancien membre du Gouvernement
Provisoire, les derniers survivants du Congrès National, il entra dans la salle
où les deux Chambres s’étaient réunies pour faire honneur aux pères de la
patrie, d’immenses acclamations retentirent : un véritable enthousiasme
emportait la législature dans cet hommage unanime. Le même enthousiasme secoua
la foule à la fête du champ des manœuvres deux heures après. A l’aspect de
Rogier, de cette tête sympathique et intelligente, où avaient été conçues tant
de belles et nobles choses, tous, magistrats, soldats, professeurs, ouvriers,
poussèrent des hourrahs sans fin. Il entrait vivant dans l’histoire de la
patrie belge.
Il semble que l’éclat de son nom
grandissait à mesure qu’approchait l’heure de la séparation inévitable. Ses
amis saisissaient toutes les occasions de lui dire combien ils lui étaient
reconnaissants de ses services, de l’honnêteté de sa vie et d’une modération de
caractère qui devenait de moins en moins commune. Le 13 octobre 1882, le
rédacteur en chef de l’Etoile Belge, Maurage, écrivait :
« Rogier compte aujourd’hui un demi-siècle de vie parlementaire… Dans
quelques semaines la Chambre
se réunira de plein droit en session ordinaire… Rogier, affaibli par le poids
des ans, mais l’âme toujours courageuse, se rendra modestement à pied, selon
son habitude, par les rues constitutionnelles de l’ancien quartier
Notre-Dame-aux-Neiges, au palais de la Nation, pour y retrouver sa place. Il nous semble
que ses collègues s’honoreraient en le recevant au bas de l’escalier… et que
deux mots de bienvenue adressés en cette circonstance par le président à ce
vénérable vieillard, dont le cœur a battu à tous les actes de notre histoire
depuis 1830, soulèveraient les applaudissements de toute la salle, catholiques
et libéraux, Wallons et Flamands ». La manifestation parlementaire ne se
fit pas – nous ignorons pourquoi – mais une manifestation populaire d’une
véritable grandeur en tint lieu. Cent mille personnes défilèrent le 30 octobre
au cri de Vive Rogier ! devant la maison devenue historique de la
rue Galilée. C’était à qui, ce jour-là, ferait fête au digne vétéran du
Parlement, depuis le roi qui alla lui porter chez lui ses félicitations,
jusqu’au simple ouvrier dont l’enfant était élevé à la crèche Rogier. Les
discordes politiques avaient fait trêve…
Les derniers jours
de Rogier furent attristés par le renversement du ministère de 1878. La réforme
électorale avait fait renaître de regrettables divisions entre les radicaux,
qui, depuis 1881, recommencèrent à faire campagne pour la révision de la Constitution et les
libéraux modérés qui ne croyaient pas que l’heure fût venue de réviser notre
pacte fondamental. Rogier qui estimait (bien d’autres hommes politiques
partagent son sentiment) que la révision n’eût pas déplu à la nation au
lendemain du cinquantenaire, essaya inutilement en 1883 d’apaiser les querelles
parlementaires des jeunes et des vieux. La division s’accentua singulièrement
dans les meetings de Bruxelles. L’armée libérale fut jetée dans le désarroi le
plus fâcheux par les impatiences agressives des uns comme par les résistances
trop prolongées des autres. A ces querelles et à ce désarroi, autant qu’au
mécontentement provoqué par les impôts et les dépenses scolaires, les
catholiques doivent leur victoire du 10 juin 1884 (avènement du ministère
Malou, Woeste, Jacobs, Beernaert, de Moreau, Vandenpeereboom et Pontus). Les
conséquences de la chute de ses amis paraissaient redoutables à Rogier pour
l’avenir du libéralisme et pour la tranquillité du pays. Il prévoyait que la
droite, bientôt acculée à la nécessité de faire la révision de la Constitution, la
ferait dans une sens absolument favorable à ses intérêts ; que l’extension
considérable du droit de suffrage profiterait aux partis extrêmes dont les
revendications pourraient devenir dangereuses pour le bon ordre ; que le
libéralisme placé entre une majorité compacte recrutée dans les campagnes et un
groupe de radicaux socialistes élus par les arrondissements industriels, aurait
de pénibles années à traverser et serait peut-être réduit pour longtemps à
l’impuissance. Mais il croyait que, retrempé dans la défaite, il aurait un
renouveau éclatant : c’était à une orientation plus démocratique qu’il
fallait en demander le secret.
Rogier mourut le
27 mai 1885. Lorsque le président de la Chambre, de Lantsheere, eut annoncé la mort de
l’illustre citoyen qui avait été l’honneur de l’assemblée et après que
Beernaert, au nom du cabinet, De Haerne, au nom de la droite, et Frère-Orban,
au nom de la gauche, eurent payé un juste tribut d’hommage à la mémoire du
grand ministre, de cet esprit si large et de ce cœur si généreux, la Chambre se sépara en signe
de deuil. Le corps de Rogier resta exposé pendant plusieurs heures à l’hôtel de
ville de Bruxelles. S’inspirant d’un sentiment patriotique auquel la famille de
Rogier s’était empressée de s’associer, le collège échevinal de la capitale
avait voulu que l’on pût contempler pour la dernière fois les traits de
l’ancien membre du Gouvernement Provisoire là même où, cinquante-trois ans
auparavant, il organisait la victoire de l’indépendance nationale. Les
funérailles, qui eurent lieu aux frais du Trésor, furent dignes de celui envers
lequel la patrie avait contracté une dette sacrée. Rogier repose dans le
cimetière communal de Saint-Josse-ten-Noode, où une souscription publique a
permis de lui ériger un mausolée remarquable.
Ernest
Discailles »
(Ci-dessous, la
statue érigée à la mémoire de Charles Rogier à Liège, en 1905. Elle se trouve
actuellement Avenue… Charles Rogier)

INTERVENTIONS AU COURS DE LA SESSION 1830-1831 (Congrès
national)
Intervention
en tant que membre du gouvernement provisoire
(00) Vérification de ses pouvoirs comme membre du
Congrès (10/11/1830)
(01) Formation du bureau définitif (11/11/1830)
(02) Règlement d’ordre intérieur (11/11/1830)
(03) Démission du gouvernement
provisoire et proposition de proroger sa mission (12/11/1830)
(04) Négociations relatives au statut
du Luxembourg (17/11/1830)
(05) Manifeste résumant tous les griefs du peuple belge
(18/11/1830, 13/04/1831)
(06) Garde civique
(et/ou statut des volontaires) (02/12/1830, 16/12/1830,
30/12/1830, 31/12/1830, 14/01/1831,
15/01/1831, 17/01/1831, 04/04/1831)
(07) Administration de la sûreté
publique (11/12/1830)
(08) Initiative
des lois pour la présentation des projets de décret (13/12/1830)
(09) Question
du sénat (15/12/1830, 16/12/1830, 17/12//1830)
(10) Communication
diplomatique relative à la reconnaissance par les Puissances de l’indépendance
belge (03/01/1831)
(11) Question du choix du chef de
l’Etat (Nemours-Leuchtenberg) (05/01/1831, 07/01/1831,
08/01/1831, 11/01/1831, 12/01/1831, 28/01/1831,
02/02/1831)
(12) Constitution. Conditions
d’éligibilité, notamment conditions d’âge (06/01/1831)
(13) Crimes et délits contre la chose
publique (07/01/1831)
(14) Constitution. Autorisation pour le roi d’être chef d’un autre Etat (08/01/1831)
(15) Libre navigation de
l’Escaut (08/01/1831, 15/01/1831)
(16) Pétition d’officiers hollandais
détenus à Tournay comme prisonniers de guerre (10/01/1831)
(17) Constitution. Droit de conférer des titres de noblesse (14/01/1831)
(18) Incident diplomatique (Lettre de
M. le comte Sébastiani sur les propos recueillis par Firmin Rogier) (17/01/1831)
(19) Constitution. Désignation du
bourgmestre (25/01/1831)
(20) Protestation contre le protocole
du 20 janvier 1831 contenant les bases de séparation entre la Belgique et la Hollande (29/01/1831)
(21) Constitution.
Garde civique (04/02/1831)
(22) Constitution.
Proposition de créer une dixième province (Tournaisis) (04/02/1831)
(23) Constitution. Indépendance des cultes vis-à-vis des pouvoirs
publics, notamment question de l’antériorité du mariage civil sur le mariage
religieux (05/02/1831)
(24) Lieutenance générale du royaume ou régence ) (22/02/1831,
23/02/1831, 24/02/1831)
Intervention
en tant que congressiste
(25) Rapport sur l’administration de la sûreté publique (31/03/1831)
(26) Commission d’enquête sur les causes des émeutes
de mars 1831 (02/04/1831)
(27) Retenue sur les traitements des
fonctionnaires de l’Etat (05/04/1831)
(28) Admission au service belge
d’officiers supérieurs étrangers (10/04/1831, 11/04/1831)
(29) Dissolution du congrès national (12/04/1831)
(30) Organisation de la première
brigade de l’armée (14/04/1831)
(31) Reprise des hostilités avec la Hollande (19/05/1831)
(32) Fin des travaux législatifs du
congrès (23/05/1831)
(33) Instruction publique (26/05/1831)
(34) Récompenses nationales (26/05/1831, 28/05/1831)
(35) Question du chef de l’Etat
(Léopold de Saxe-Cobourg) et propositions annexes (01/06/1831,
02/06/1831, 03/06/1831)
(37) Situation des forces armées (04/06/1831)
(38) Réunion des états provinciaux
pour la session ordinaire de 1831 (30/06/1831 (après-midi))
(39) Préliminaires de paix (les
dix-huit articles) (01/07/1831, 03/07/1831,
04/07/1831, 07/07/1831)
(40) Fêtes anniversaires des journées
de septembre 1830. Dépôt de la proposition (18/07/1831,
19/07/1831)
(41) Police sanitaire (peine de mort) (18/07/1831)
(42) Révision des lois sur la presse (19/07/1831)
(43) Présentation du procès-verbal de la séance
précédente (20/07/1831)
(44) Indemnités pour dommages causés par la
révolution (20/07/1831)
(45) Amnistie (20/07/1831)
(46) Remerciements à la garde civique (20/07/1831)
INTERVENTIONS AU COURS DE LA SESSION EXTRAORDINAIRE
1833 (en tant que ministre de
l’intérieur)
(00) Vérification de ses pouvoirs comme membre de la
chambre (élection contestée) (8/06/1833)
(01) Concession de péages (18/06/1833)
(02) Projet d’adresse en réponse au discours du trône,
notamment presse gouvernementale (19/06/1833) et destitution et indépendance des fonctionnaires-députés, question politique
(dissolution des chambres de mars 1833) et émeutes urbaines en réaction aux
provocations de journaux orangistes (20/06/1833), tarif commercial des Etats-Unis (22/06/1833, 24/06/1833)
(03) Incident relatif aux causes de l’absence de Devaux (24/06/1833)
(04) Extradition
jugée abusive et mise en accusation de J. Lebeau en tant que ministre (14/08/1833, 23/08/1833)
(05) Procédures
d’extradition (16/08/1833)
(06) Destitution et/ou indépendance des
fonctionnaires-députés (20/06/1833, 23/08/1833)
(07) Ordre des travaux de la chambre (29/08/1833,
10/09/1833)
(08) Pensions
ecclésiastiques (notamment celle de l’abbé de Pradt, ancien archevêque de
Malines) (30/08/1833)
(09) Intrigues
électorales et collation des places accordées par le gouvernement (2/09/1833)
(10) Entretien des
palais de justice (notamment de Bruges et de Liége) (3/09/1833)
(11) Moniteur belge
et compte-rendu des séances parlementaires (4/09/1833)
(12) Secours aux
établissements de bienfaisance communaux (5/09/1833)
(13) Traitements du
personnel diplomatique en Grande-Bretagne (7/09/1833) et en Espagne (9/09/1833)
(14) Traitements du
personnel et de matériel de l’administration centrale du département de
l’intérieur (11/09/1833)
(15) Archives du royaume (11/09/1833)
(16) Organisation des fêtes nationales (11/09/1833)
(17)
Pensions accordées à certaines employés et à leurs veuves (notamment à des
employés communaux) (13/09/1833)
(18) Administrations provinciales, commissaires de district et conseils de
milice (13/09/1833, 14/09/1833)
(19) Traitements du
personnel des ponts et chaussées (notamment promotion des ingénieurs) et
entretien des routes dans diverses provinces (14/09/1833, 16/09/1833)
(20) Service de la Meuse (16/09/1833, 23/09/1833)
(21) Entretien des
bâtiments de l’Etat (hôtel du ministre des affaires étrangères) (16/09/1833)
(22) Service des mines (16/09/1833)
(23) Instruction publique (Rôle de l’Etat, organisation et subsides à l’enseignement moyen et
primaire, universités, etc.) (18/09/1833, 19/09/1833, 20/09/1833, 21/09/1833 (après-midi), 25/09/1833)
(24) Cérémonie en
hommage aux martyrs de la révolution (19/09/1833)
(25) Encouragements
aux beaux-arts et aux sciences (notamment académie de Bruxelles et achat d’un
tableau de Navez) (21/09/1833 (soir), 30/09/1833, 3/10/1833)
(26) Encouragements à l’agriculture et politique commerciale du
gouvernement (21/09/1833 (soir))
(27) Traitements
des curés catholiques (21/09/1833 (soir)),
culte protestant et culte israélite (22/09/1833)
(28) Agression hollandaise
sur le fort et le polder de Liefkenshoek (22/09/1833)
(29) Garde civique (22/09/1833)
(30) Indemnités par
suite de la guerre et de la révolution (22/09/1833)
(31) Blessés de
septembre et distinctions honorifiques (croix de fer) (22/09/1833)
INTERVENTIONS AU COURS DE LA SESSION 1833-1834 (en
tant que ministre de l’intérieur)
(01) Convention militaire de Zonhoven, navigation de la Meuse et/ou question
politique générale (03/12/1833, 07/12/1833)
(02) Fixation du début de l’année budgétaire au 1er juillet (03/12/1833)
(03) Nécessité de modifier le système de répartition de l’impôt (03/12/1833), centimes additionnels sur les
contributions (essentiellement la contribution foncière) et équilibre générale
du budget (10/12/1833), recettes agricoles au
budget des voies et moyens (12/12/1833)
(04) Renvoi d’une pétition d’ouvriers de l’industrie cotonnière (11/12/1833, 13/12/1833, 14/05/1834) et demande de secours d’ouvriers de Namur
(08/02/1834)
(05) Comptabilité publique. Fixation du début de l’année budgétaire au
1er juillet (03/12/1833), absence de reddition des
comptes de l’Etat des années antérieures (21/12/1833),
règles d’imputation budgétaire pour les dépenses d’exercices clôturés (14/02/1834)
(06) Organisation communale. Affaire Dejaer-Bourdon à Liége (10/01/1834, 17/01/1834, 20/01/1834, 11/02/1834, 24/02/1834). Mise à l’ordre du jour (23/01/1834, 03/05/1834, 05/05/1834, 10/05/1834, 17/06/1834, 23/06/1834, 08/07/1834, 09/07/1834, 22/07/1834). Dénomination des échevins (08/07/1834), dispositions électorales (08/07/1834, 09/07/1834),
nombre et répartition des conseillers communaux (08/07/1834),
cas d’incompatibilité (09/07/1834, 10/07/1834, 28/07/1834, 30/07/1834), nomination et droit de suspension et de
révocation, par le Roi, du bourgmestre et/ou des échevins (22/07/1834, 23/07/1834, 24/07/1834, 25/07/1834, 26/07/1834, 28/07/1834, 29/07/1834, 30/07/1834),
droit de dissolution des conseils par le Roi (30/07/1834)
(07) Organisation provinciale. Greffier provincial (06/05/1834), dispositions électorales (cens,
opérations, listes…) (06/05/1834, 07/05/1834), cas d’incompatibilité (07/05/1834, 15/05/1834, 16/05/1834, 27/05/1834, 28/05/1834, 03/06/1834, 04/06/1834, 10/06/1834, 13/06/1834), fonctionnement et attributions du
conseil provincial, du gouverneur et/ou de la députation permanente (09/05/1834, 10/05/1834, 16/05/1834, 23/05/1834, 02/06/1834, 03/06/1834, 10/06/1834, 11/06/1834),
dispositions financières (comptes et dépenses obligatoires) (10/05/1834, 15/05/1834, 16/05/1834, 29/05/1834, 30/05/1834, 04/06/1834, 12/06/1834, 13/06/1834, 14/06/1834, 16/06/1834),
contrôle de l’Etat sur les décisions des autorités provinciales (droit
d’annulation, de suspension des actes et/ou de dissolution du conseil, etc.) (14/05/1834, 15/05/1834, 23/05/1834, (caractère non politique des conseils) 27/05/1834, 30/05/1834, 31/05/1834, 02/06/1834, 03/06/1834, 10/06/1834, 11/06/1834, 12/06/1834, 13/06/1834, 14/06/1834, 16/06/1834), nombre des conseillers et députés
provinciaux (15/05/1834, 27/05/1834,
28/05/1834, 13/06/1834),
commissaires d’arrondissement (26/05/1834, 10/06/1834, 16/06/1834)
(08) Ordre de Léopold (10/01/1834)
(09) Traitement du représentant diplomatique belge à Vienne (soupçon
d’orangisme) (11/01/1834)
(10) Droits d’entrée et de sortie sur les céréales (14/01/1834, 10/06/1834, 19/06/1834, 03/07/1834, 12/07/1834, 15/07/1834, 16/07/1834, 17/07/1834, 18/07/1834, 19/07/1834)
(11) Encouragement à la construction d’une flotte militaire nationale
et/ou à la marine marchande (16/01/1834, 21/02/1834)
(12) Chemin de fer de l’Etat (en relation, entres autres, avec la
politique commerciale du gouvernement, l’opportunité politique, le tracé, le
mode d’exécution (public ou privé), le coût et l’impact sur les produits des
canaux de la province du Hainaut (et plus particulièrement celui de
Charleroy) : voir le détail dans les séances) (23/01/1834,
17/02/1834, 10/03/1834,
11/03/1834, 12/03/1834,
13/03/1834, 15/03/1834,
17/03/1834, 20/03/1834,
21/03/1834, 22/03/1834,
23/03/1834, 24/03/1834,
25/03/1834, 26/03/1834,
27/03/1834, 28/03/1834,
12/06/1834, 10/07/1834,
11/07/1834, 22/07/1834,
24/07/1834)
(13) Dépenses du culte catholique : Traitement des vicaires (24/01/1834, 28/02/1834),
abbé Helsen (11/02/1834)
(14) Droits d’entre sur les mécaniques (25/01/1834,
27/01/1834, 29/01/1834)
(15) Académie belge (25/01/1834, 24/02/1834)
(16) Adjudication et/ou répartition du produit des barrières (entre des
projets de route) (27/01/1834, 08/02/1834, 14/02/1834, 15/02/1834, 17/02/1834, 03/03/1834, 07/06/1834, 11/06/1834, 17/06/1834)
(17) Révision du tarif général des douanes (01/02/1834)
(18) Garde civique (08/02/1834, 28/02/1834, 03/05/1834, 28/05/1834)
(19) Droits d’entrée sur les ardoises (08/02/1834),
sur les sabots (07/06/1834) et sur les pierres à
chaux (03/07/1834)
(20) Réplique générale aux interventions (notamment politiques) lors de
la discussion générale du budget de l’intérieur (11/02/1834).
Administration centrale (11/02/1834), secours à
d’anciens employés (12/02/1834), frais
d’administration dans les provinces et frais des commissaires d’arrondissement
et de milice (12/02/1834, 13/02/1834,
03/03/1834), palais provinciaux (13/02/1834)
(21) Arrestation par les troupes de la confédération germanique d’un
fonctionnaire belge dans le Luxembourg (incident Hanno) (13/02/1834, 18/02/1834, 19/02/1834, 27/02/1834, 01/03/1834, 03/03/1834)
(22) Enseignement universitaire, notamment traitement des professeurs
mis en non-activité (14/02/1834, 26/02/1834)
(23) Enseignement moyen, notamment traitement des professeurs mis en
non-activité (27/02/1834)
(24) Instruction primaire (27/02/1834)
(25) Travaux publics (14/02/1834). Canal de
Pommeroeul à Antoing (19/02/1834, 25/02/1834, 03/03/1834),
ports et côtes (25/02/1834), service de la Meuse dans le Limbourg,
reprise par l’Etat de la charge de l’entretien de ce fleuve et/ou service de
l’Ourthe à Liége (25/02/1834, 26/02/1834, 20/06/1834, 21/06/1834, 01/07/1834, 03/07/1834), hôtel Torrington (26/02/1834, 28/02/1834),
canal de l’Ourthe à la Moselle
(07/06/1834), canal d’écoulement pour les deux
Flandres (01/07/1834, 08/07/1834)
(26) Corps des ponts et chaussées (14/02/1834,
15/02/1834, 19/02/1834,
03/03/1834), service des mines (notamment mines de
fer) et personnel du corps des mines (20/02/1834)
(27) Levée de plans et carte générale du royaume (18/02/1834)
(28) Archives de l’Etat (19/02/1834, 24/02/1834, 25/02/1834)
(29) Négociations douanières avec la France (20/02/1834, 03/05/1834)
(30) Agents commerciaux à l’étranger (20/02/1834)
(31) Exposition industrielle (21/02/1834)
(32) Statistique commerciale (21/02/1834)
(33) Pêche nationale (21/02/1834, 07/06/1834)
(34) Encouragements à l’agriculture (ver à soie, vigne et maïs) et
indemnisation aux agriculteurs (fonds de garantie agricole) (22/02/1834)
(35) Encouragement aux beaux-arts (24/02/1834)
(36) Monument de la place des Martyrs (24/02/1834,
01/07/1834)
(37) Brevets d’importation (24/02/1834)
(38) Célébration des fêtes nationales (25/02/1834)
(39) Subsides aux villes (28/02/1834)
(40) Droit pour les ministres d’être entendu quand ils le demandent (01/03/1834)
(41) Mouvements de l’armée hollandaise aux frontières et à Maestricht (23/03/1834, 24/03/1834)
(42) Pillages des 5 et 6 avril 1834 (22/04/1834,
25/04/1834), et mesures répressives prises à
l’encontre des provocations orangistes (04/06/1834,
05/06/1834)
(43) Demande d’aide de certains marchands de houille (03/05/1834)
(44) Décès du prince royal (22/05/1834)
(45) Pensions octroyées à certains combattants de septembre (23/05/1834), pensions civiques (17/06/1834)
(46) Demande d’indemnité pour faits de la révolution (07/06/1834, 19/06/1834, 01/07/1834)
(47) Impôt des distilleries et octroi municipal sur les boissons
distillées (07/06/1834)
(48) Droits sur les toiles de lin (07/06/1834,
18/06/1834, 19/06/1834,
20/06/1834, 01/07/1834,
03/07/1834)
(49) Ophtalmie militaire et exercice de l’art de guérir (01/07/1834)
(50) Organisation de l’instruction publique (31/07/1834)
(51)
Démission du gouvernement (01/08/1834)
INTERVENTIONS AU COURS DE LA SESSION 1834-1835
(01) Renvoi d’une pétition relative
au transport de la houille sur le canal de Charleroy (13/05/1835)
(02) Politique commerciale du
gouvernement (14/11/1834), tarif des douanes
appliqué aux produits venant de la
France et de la
Hollande, industrie de la pêche, et notamment de la pêche de
la baleine, industrie sucrière, statistiques commerciales, exposition
industrielle, chemin de fer (27/01/1835),
émigration des navires vers la
Hollande en 1830 (28/01/1835)
(03) Budget des voies et moyens.
Discussion générale. Nécessité de réformer le système fiscal, contribution
foncière, contribution personnelle, émission par le trésor de billets de
banque, pensions du
personnel de l’Etat, prisons (colonies agricoles), cour des comptes, indemnités
pour les victimes de la révolution, subsides aux communes et secrétaire
communal, droit de transit commercial… (10/12/1834)
(04) Contribution extraordinaire de
guerre (12/12/1834)
(05) Réparation des digues du polder
de Borgeeweert (22/12/1834)
(06) Octroi d’une pension à une
veuve (22/12/1834)
(07) Organisation des communes.
dépenses des chambres de commerce et des conseils de prud’hommes (23/12/1834), mise à l’ordre du jour (06/03/1835), cas d’incompatibilité des conseillers
communaux (10/03/1835), droit de nomination
(dans ou hors du conseil) du bourgmestre par le Roi (11/03/1835, 12/03/1835, 13/03/1835, 07/05/1835), droit de suspension et/ou de révocation du bourgmestre et des échevins (17/03/1835)
(08) Etat-major général, position et
promotion de généraux (27/12/1834)
(09) Organisation de la garde
civique (27/12/1834, 29/12/1834,
30/12/1834)
(10) Formation d’une délégation
auprès du roi Léopold à l’occasion du Nouvel An (30/12/1834)
(11) Ajournement de la chambre et
fixation de l’ordre de ses travaux (30/12/1834)
(12) Opérations de milice dans le
Luxembourg (21/01/1835)
(13) Secours à d’anciens employés du ministère de
l’intérieur (21/01/1835)
(14) Frais d’administration dans les provinces (21/01/1835)
(15) Traitements d’attente et pensions des
professeurs d’université en non-activité (22/01/1835)
(16) Subsides pour l’enseignement moyen, notamment
dans le Luxembourg (22/01/1835)
(17) Critique du caractère inutile de certains
discours parlementaires (22/01/1835)
(18) Culte anglican (23/01/1835)
(19) Subsides