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Frère-Orban
GARSOU Jules - 1945

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Jules GARSOU, Frère-Orban

(Paru à Bruxelles en 1945, aux éditions de la Renaissance du Livre)

Chapitre II. Le Cabinet Rogier-Frère (1847-1852)

Sa formation difficile - Frère-Orban, ministre à trente-cinq ans - La Révolution de 1848 - Les grands discours politiques. - Les réformes politique et financières - Tempête à propos de l’impôt sur les successions en ligne directe - Création de la Banque Nationale et de la Caisse générale de retraite - La loi de 1850 : création de dix athénées et de cinquante écoles moyennes : vive résistance catholique - Difficultés avec le gouvernement du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte

(page 10) Le cabinet de Theux donne sa démission et, dès le lendemain, Rogier est officiellement prévenu qu'il sera chargé de former le nouveau ministère.

Le roi avait, en 1845, encouru une certaine impopularité en n'admettant pas le programme que lui soumettait Rogier. L'hostilité d'une partie de l'opinion s'était accentuée en 1846 quand il fit appel aux catholiques ; elle faillit s'aggraver encore parce que, sous prétexte de voyages à Londres et à Paris, près de deux mois s’écoulèrent avant l'adhésion royale au programme du chef libéral et à l'agréation de ses collaborateurs.

Pour tout dire, Léopold Ier eût préféré le retour aux cabinets mixtes ; il redoutait la prépondérance (page 12) libérale et son programme qui lui paraissait trop avancé ; il nourrissait enfin des préventions à l'égard de certaines personnalités, y compris Rogier lui-même.

La composition du nouveau cabinet ne fut donc pas aisée. Le 8 août seulement, Rogier put présenter au roi sa liste définitive, après avoir subi des refus déconcertants. Delfosse, le chef du libéralisme à Liége, s'était désisté. Rogier le pria de lui indiquer celui de ses collègues liégeois qui semblait le plus propre à le remplacer. Delfosse, sans hésitation, avait désigné Frère-Orban. Devant la candidature d'un homme nouveau, l'un des principaux orateurs de ce Congrès libéral que Louis-Philippe avait dénoncé à son gendre dans une lettre célèbre, Léopold Ier ne pouvait manquer d'éprouver certaines appréhensions. S'entretenant à Paris avec Firmin Rogier, qui gérait alors notre légation, il lui avait fait confidence de ses craintes. Frère-Orban n'était-il pas « une de ces têtes liégeoises un peu trop vives et trop ardentes, ayant peut-être des exigences auxquelles il serait malaisé de satisfaire » ?

Il ne fut pas complètement persuadé par les assurances de son interlocuteur, car, quelques jours après, il insistait auprès de lui pour bien connaître les sentiments politiques de Frère-Orban, sa capacité, sa fortune et la position de sa famille, le roi paraissant « soupçonner qu'il restait encore de ce côté - vu la personnalité du beau-père M. Henri-Joseph Orban - quelque teinte d'orangisme. »

Charles Rogier finit par convaincre Léopold Ier que le choix de Frère-Orban lui donnerait pleine satisfaction. Le jeune député devint, à trente-cinq _ans, ministre des Travaux publics.

Il avait deux collègues éminents, Rogier et le général Chazal. En peu de temps, il s’élevait à leur niveau, ne tardant même pas à les dépasser. La confiance du roi lui fut vite acquise, comme le prouvent leurs relations généralement cordiales et l'échange de lettres exprimant l'estime et l'amitié.

(page 13) Frère-Orban ne se dissimulait pas les difficultés qui l'attendaient. Une longue lettre à Delfosse, du 9 août 1847, écrite d'ailleurs sous l'impression d'un malaise physique, témoignait nettement de ses doutes et de ses scrupules. « Tu m'as conduit dit-il - dans une horrible affaire et j'ai bien peur de ne pouvoir m'en tirer de manière à donner satisfaction aux exigences que l'on montrera envers moi. »


Le 12 août, le Moniteur publia les arrêtés royaux et le programme du cabinet, qui insistait sur le principe capital de l'indépendance du pouvoir civil et la laïcité de l'Etat, affirmant d'autre part le respect sincère de la foi et des dogmes et promettant justice et bienveillance aux ministres des cultes « agissant dans le cercle de leur mission religieuse »

L'action du gouvernement s'exercerait tout spécialement en vue de développer « le bien-être matériel et moral des classes nécessiteuses. » C'est à cette tâche urgente que Frère-Orban devait se consacrer. Notons dès à présent, pour y revenir en détail plus loin, que ses initiatives économiques et financières contribuèrent puissamment à l’abaissement du coût de la vie, et que l'extension de l'instruction populaire fut l'un de ses buts primordiaux.


Un écueil se dressait devant le jeune ministre : la tribune parlementaire, qui brisa la carrière politique de plus d'un homme de valeur. Et ce fut au cours d'un grand débat sur le programme du ministère et l'adresse en réponse au discours du Trône, que Frère aborda l'obstacle, le 12 novembre 1847. Il avait à répondre à deux des meilleurs orateurs de la droite, De Decker et Malou, qui, tout en affirmant leur respect pour le principe de l'indépendance du pouvoir civil, en déclarant même ne pas trop s’effrayer des autres articles du programme, redoutaient l'application que l'esprit de parti suggérerait.

(page 14) Frère-Orban porta hardiment le débat sur le terrain de l'enseignement et dénonça l'équivoque où se réfugiait la droite, ainsi que sa prétention de réduire, en ce domaine essentiel, le rôle de l'Etat à une presque complète abdication. Il tira parti des prétentions exprimées par l'épiscopat quant à l'application de la loi de 1842, et des graves concessions consenties par le ministère de Theux, qui en avaient dénaturé l'esprit.

L'épreuve fut décisive. Comme le constate Paul Hymans, « l'orateur fut écouté, plus qu'écouté, interrompu ; on interrompait rarement alors ». Ses adversaires les plus malveillants durent saluer en lui un maître de la parole, de même qu'ils étaient forcés de reconnaître les éminentes capacités du ministre.

Frère s'était, comme il l'écrit à un confident, « jeté hardiment dans la discussion. » Il avait surmonté une émotion bien compréhensible, et se sentait « un bon soldat de plus » pour la cause libérale. La presse catholique avoua loyalement qu'un adversaire redoutable était apparu.

Signalons aussi, bien qu'il date de 1856, un éloge peu suspect d'un contemporain, Félix Delhasse, un avancé de l'époque, très hostile au chef doctrinaire. « S'assimilant - écrit-il dans son livre : Ecrivains et hommes politiques de la Belgique - les matières les plus diverses, étrangères jusque-là à ses études, les finances publiques dans toutes leurs complications, les travaux publics dans toute leur étendue, et même la guerre, la politique et la science économique, saisissant toutes choses au premier abord et les exposant toujours avec une rare clarté, souvent avec une éloquence passionnée, courant à la tribune quand un de ses collègues y faisait défaut, répondant pour tous et à tous avec une égale aisance, Walthère Frère, comme orateur et comme homme d'affaires, avait conquis une des premières places à la Chambre et dans le gouvernement. En six mois, Ce jeune parlementaire, ce ministre d'occasion, avait pris la tête de son parti et (page 15) attiré sur sa personne de vives sympathies et l'attention universelle.


Pendant son court passage au ministère des Travaux publics, Frère-Orban fit preuve d'une étonnante facilité de compréhension et d'assimilation dans les questions les plus diverses, qu'il s'agît de tarifs postaux, de la situation critique des Flandres, de l'administration des chemins de fer, dont il pressentait le prestigieux avenir et où, pour remédier aux inconvénients d'une semi-autonomie, il organisa le contrôle financier et la statistique de l'exploitation.

On est à la veille de la crise de 1848, qu'annoncent des signes nombreux, et dont une atmosphère agitée fait pressentir la prochaine explosion. La Belgique, cette année-là, provoque l'étonnement et l'admiration de l'Europe presque partout ébranlée. Le cabinet libéral, par son attitude ferme, calme, prudente et conciliatrice, se tient à la hauteur des circonstances, et Frère-Orban, prenant, malgré sa jeunesse, un rôle déjà prépondérant, va déployer les qualités d'un homme d'Etat éprouvé.

Il vient encore de signaler sa puissance oratoire en discutant, le 22 janvier, la question de la liberté de la charité, soutenant à ce propos le système de la laïcité de la bienfaisance, au nom des principes de 1789. De Decker ayant demandé si l'éloge de la Révolution était bien placé dans la bouche d'un ministre du roi, Frère maintint son opinion et accentua sa louange.

« Je le crois, j'ai dit que la révolution de 1789 était une grande et magnifique révolution ; je n'ai pas parlé des excès de 1792 et de 1793. J'ai prononcé le mot de 89 qui rappelle l'abolition des jurandes et des maîtrises, l'abolition des privilèges de la noblesse et du clergé, qui rappelle l'avènement des hommes du tiers état. C'est cette révolution que nous devons Ce que nous sommes, et comme nous avons reçu de père en fils, avec le sang, le souvenir des ignominies (page 16) qu'on fit peser sur le tiers état pendant des siècles, nous pouvons aussi glorifier cette magnifique révolution de 89, et nous devons plaindre ces insensés, ces ingrats, qui renient cette mère glorieuse qui les a mis au monde à la vie publique, qui de parias qu'ils étaient, les a faits citoyens et, pour tout dire en un mot, qui a proclamé de nouveau cette loi du Christ, la grande et sainte égalité. »


Au moment même où la Chambre, saisie par le gouvernement de projets inspirés des vœux du Congrès libéral, avait voté la suppression des « lois réactionnaires » relatives au fractionnement des collèges électoraux, et au choix des bourgmestres en dehors du conseil, et allait discuter la réforme électorale qui réduisait le cens au minimum constitutionnel et pour les seuls citoyens appelés à exercer les fonctions de jurés, la nouvelle de la chute de Louis-Philippe et de la proclamation de la République surprenait notre gouvernement. C'est au ministère des Travaux publics, où Frère-Orban donnait un bal, que parvinrent les premiers bruits.

Les hautes sphères gouvernementales n'étaient pas sans inquiétude. Sans doute, le bon sens des Belges n'avait pas été trop atteint par les utopies, parfois généreuses, dangereuses trop souvent, qui, de France, s'étaient propagées dans presque toute l'Europe, n'attendant que l'heure propice pour ébranler l'ordre public et déchaîner les brutaux appétits. Toutefois, la situation du pays n'était pas normale : une crise économique sévissait, dans les Flandres surtout, qui connurent de longs mois de détresse. Le budget se trouvait depuis plusieurs années en déficit et le trésor public était peu garni. La classe laborieuse, qui n'avait, en général, que de maigres salaires, était déprimée par une alimentation presque partout déficitaire. La misère et les excitations pouvaient donc amener des maux encore plus grands.

Ni le roi, ni les ministres n'eurent heureusement (page 17) aucun moment de défaillance. Sans désemparer, le gouvernement prit les mesures de précaution néce saires. Au point de vue moral, l'apostrophe fameuse de Delfosse répandant au républicain Castiau : « La liberté, pour faire le tour du monde, n'a pas besoin de passer par la Belgique » eut un profond retentissement et rassura l'opinion.

Dans l'ordre politique, le cabinet crut indispensable d'ouvrir une soupape de sûreté en abaissant le cens électoral au minimum constitutionnel. Frère-Orban, au nom de ses principes, combattit la proposition, mais s'inclina devant l'avis du premier ministre adopté par le roi. Ecrivant le 29 janvier à l'un de ses amis liégeois, il reconnaissait que cette « grave résolution » qui' fut votée à l'unanimité par les Chambres, ôterait aux avancés tout prétexte d'agitation.

Un premier projet d'emprunt forcé, déposé et voté le 26 février, avait obtenu l'unanimité du Parlement. Une seconde proposition ministérielle, présentée le 16 mars, rencontra une vive opposition. Les « intérêts », déjà plus rassurés, protestaient contre ses dispositions. Les critiques visaient notamment les retenues assez fortes imposées aux traitements et pensions, le montant de l'emprunt, et la répartition des charges. A la répugnance des contribuables s'ajoutaient l'hostilité des éléments avancés et les récriminations de la presse. Les parlementaires en étaient fortement impressionnés. Le ministère dut faire des concessions, et la majorité de la Chambre, délibérant dans les sections, ne voulait pas s'en contenter.

Frère-Orban qui, dans une lettre au même ami de Liége, avait dénoncé l'incompréhension et la faiblesse des parlementaires, parvint, bien secondé par Rogier, à emporter le vote. C’est au cours du débat à la Chambre que, le 22 avril, conviant le pays à consentir aux sacrifices impérieux, il s'écria dans un élan oratoire impressionnant :

« Quoi donc, ces riches provinces qui ont fait pendant tant de longues années l'objet de tant de convoitises, ne pourraient pas, dans un moment suprême, (page 18) faire un courageux effort pour leur salut ! Nous croyons que ces provinces seraient mal conseillées par la faiblesse et par la peur et qu'on les conduirait honteusement à leur perte en les conviant à supputer seulement ce qu'il en coûte pour conserver l'honneur, l'indépendance, la liberté.

« Nous croyons qu'il faut plutôt leur apprendre ce qu'il leur en coûterait pour trois jours de conquête, trois jours de désordre et d'anarchie. (Applaudissements prolongés.) Et bientôt, elles comprendront, si déjà elles ne le savent assez par le souvenir du passé, que les sacrifices qu'elles s’imposent ne sont rien en regard des biens précieux qu'il s’agit de conserver... »

Peu après, à l'occasion du projet qui décrétait le cours forcé des billets émis par la Société générale, jusqu'alors le caissier de l'Etat, Frère, qui ne s'y était rallié qu'à contre-cœur, et que révoltait l'opposition violente et partiale rencontrée par le ministère à mesure que s’éloignait le danger, envoya sa démission au roi, pour protester contre une déclaration intempestive de son collègue aux Finances, M. Veydt. Cette démission ne fut heureusement pas maintenue, et bientôt M. Veydt se retirait. Une lettre flatteuse de Léopold Ier, qui qualifiait Frère-Orban de « ministre européen », faisait appel à son énergie pour sauver la sécurité du pays toujours sérieusement menacée.


Au lendemain des élections législatives du 25 juin, qui avaient suivi une dissolution, où le corps électoral élargi donna au libéralisme gouvernemental une preuve éclatante de confiance en élisant à la Chambre 83 de ses partisans contre 25 catholiques, Frère-Orban se vit offrir la succession de M. Veydt. Il conserva ce portefeuille jusqu'en 1852. Comme le fait observer Paul Hymans, « ces quatre années constituent l’une des phases les plus intéressantes de sa vie politique. Jamais peut-être dans la suite, il n'accomplit, en moins de temps, œuvre plus considérable »

(page 19) Les réformes fiscales, l'impôt sur les successions suffiraient seuls à fonder la renommée de l'homme d'Etat.


Le parti catholique, d'ailleurs profondément affaibli et décapité de plusieurs de ses chefs éminents, eut tout d'abord la sagesse de ne pas faire au cabinet une opposition systématique. Elle ne se réveilla qu'en 1850, à propos de la loi sur l’enseignement moyen. D'autre part, le mouvement fort avancé qui avait transformé l'Alliance en un club presque républicain, et que l'équipée de Risquons-Tout avait ridiculisé, s'était complètement effondré à Bruxelles lors des élections législatives. On pouvait donc croire qu'un long avenir s'ouvrait pour le libéralisme gouvernemental. En réalité, les puissantes majorités n'ont pas toujours donné au parti libéral la force que l'on pourrait supposer. L'histoire parlementaire de 1847 à 1852 allait le démontrer.

Le déficit légué par les administrations précédentes, lourdement aggravé par le besoin de faire face à la crise économique et d'assurer la défense du pays, fut, non sans peine, éteint par les remèdes habiles autant qu'énergiques proposés par Frère-Orban.

Deux moyens se présentaient : les économies et les réformes fiscales. Frère-Orban y recourut. Ses projets soulevèrent d'âpres critiques qui allèrent jusqu'à mettre en danger l'existence du gouvernement.

Les économies, d'abord, si faciles à préconiser, si malaisées à réaliser. Les parlementaires ne manquèrent pas de s'attaquer aux suppressions budgétaires, souvent pénibles, préconisées par Frère-Orban. Le ministre des Finances dut, par contre, défendre contre des conceptions étroites et fausses la diplomatie et l'armée. Des esprits chimériques, abusés par les rêveries humanitaires de l'époque, semblaient n'avoir pas compris la leçon des événements de 1848. Ils n'étaient pas loin d'estimer peu efficace l'action de la diplomatie. Fait plus grave, une opposition aux dépenses (page 20) militaires s'était déchaînée à gauche, avec l'appui surprenant d'hommes tels que Delfosse et d'Elhoungne. Elle avait même forcé le ministère à transiger et à nommer une commission mixte chargée d'examiner la possibilité de réduire à 25 millions le budget de la guerre. Une crise ministérielle en résulta : le général Brialmont, père du futur adversaire de Frère-Orban, donna sa démission. La condescendance du cabinet avait provoqué de vives critiques de la part de Paul Devaux et de Joseph Lebeau.

Cet accès d'antimilitarisme irréfléchi, au lendemain de l'explosion de 1848, à la veille du 2 décembre 1851, contribua à paralyser, à user le cabinet, dont l'énorme majorité, à peine réduite en 1850, s'affaiblit plus sérieusement en 1852. De cyniques défections, dans les ténèbres d'un vote secret, devaient amener la dislocation du grand ministère.


Le second moyen de résorber le déficit consistait dans le plan de réforme fiscale, arrêté par Frère-Orban. Comme le ministre le déclarait le 23 décembre 1848, la pensée maîtresse en était le dégrèvement des classes inférieures de la société, grâce au sacrifice imposé aux classes supérieures. Il appliqua ce principe à la loi révisant les patentes et au projet relatif à la contribution personnelle, déposé le 16 février 1849. Ce dernier donnait à l'imposition sur la valeur locative, établi jusque-là par la déclaration du contribuable, une base certaine, le revenu cadastral. Il abaissait la taxe sur les portes et fenêtres, établissait une taxe sur les voitures de luxe, supprimait la taxe sur les foyers et dégrevait un grand nombre de petits ménages. Trop hardi sans doute pour l'époque, il fut longtemps ajourné et ne se réalisa que partiellement.

Vint ensuite l'impôt sur les successions en ligne directe, qui provoqua une étonnante levée de boucliers et valut à Frère les accusations les plus extraordinaires. Remaniant un projet déposé par son (page 51) prédécesseur, le ministre des Finances frappait d'un droit d'un pour cent l'actif total, meubles et immeubles, déduction faite des dettes, de toute succession en ligne directe recueillie ab intestat ; il portait de 4 à 5 % le droit sur les successions entre frères et sœurs, et rétablissait le serment supprimé par le gouvernement provisoire, abolition qui avait eu pour conséquence, malgré l'augmentation des fortunes, la diminution progressive du montant des déclarations.

Une opposition implacable, où des membres influents de la majorité s'unissaient à toute la droite, fut dirigée dès le début contre les deux dispositions capitales du projet. La section centrale de la Chambre, par cinq voix contre une, les repoussa nettement. La discussion s'ouvrit le 19 mars 1849, Frère-Orban soutint brillamment ses vues, mais devant l'attitude des adversaires, il accepta l'ajournement proposé à l'effet d' obtenir des indications plus précises sur la situation financière et la nécessité de nouvelles ressources. Il espérait, comme ses collègues, rallier les opposants de gauche. Après deux ans d'attente, il présenta un projet atténué, sacrifiant en définitive le droit en ligne directe et la stricte obligation du serment. Malgré ces concessions, après un long et vif débat où Malou fut son principal adversaire, lors du vote sur l'article 14 n'exigeant plus qu'un serment facultatif, Frère-Orban fut battu par 52 voix contre 39. Le cabinet donna sur-le-champ sa démission.

Après une assez longue pause, aucun des membres influents de la gauche n'ayant accepté de prendre le pouvoir, la crise se dénoua par le maintien du ministère, que Frère-Orban détermina à reprendre la lutte. Tenant compte de la principale objection contre l'impôt : l'obligation pour les enfants de faire connaître l'actif et le passif de la succession, ce qui soulevait, disait-on, la répugnance des familles, le ministre des Finances proposa de laisser à l'héritier l'option de payer 1 % sur l'actif net, ou 3/4 % sur l'actif brut.

Le serment avait été écarté. La Chambre, ayant accepté des relèvements d'accise sur les bières et le (page 22) genièvre, ainsi qu'un droit de débit sur le tabac, applaudit à un discours pressant du ministre, que De Decker lui-même qualifia de « magnifique ». Elle adopta la loi par 57 voix contre 26.

Il fallut alors affronter le Sénat, dont la majorité libérale était beaucoup moins forte qu'à la Chambre et où dominait l'égoïsme aristocratique et financier.

Le discours le plus violent contre la loi émana du président libéral de l’assemblée, M. Dumon-Dumortier, qui la représenta comme un attentat à la famille, susceptible de « développer dans le cœur de l’homme les plus mauvaises passions. » Il s'en prit âprement au despotisme ministériel auquel il ne ferait pas le sacrifice de sa conscience et de son honneur.

Rogier, puis Frère-Orban, s'efforcèrent en vain d'amener le Sénat à la conciliation : le premier, en lui montrant la gravité d'un vote négatif, qui créerait un conflit entre les deux Chambre ; le second, en rappelant l'attitude du parlement anglais longtemps hostile à de grandes réformes, mais s'y résignant avec sagesse lorsqu'il était convaincu de leur absolue nécessité. Et il glorifia le noble exemple de Robert Peel.

Toutes les tentatives furent inutiles, les démarches mêmes du roi auprès de certains sénateurs n'aboutirent pas. En dépit d'une concession nouvelle sous forme d'un amendement Forgeur qui ne donnait à la loi qu'un caractère temporaire, le Sénat fut irréductible : il rejeta l'article premier par 33 voix contre 18.

A l'honneur des ministres, il n'y eut pas chez eux le moindre découragement. Ils décidèrent de continuer la lutte et le roi leur accorda sans hésiter la dissolution du Sénat. Cependant, les élections du 25 septembre 1851 me modifièrent que légèrement la composition de cette assemblée, bien que le sentiment public fût nettement opposé à la majorité récalcitrante. Frère obtint du moins une satisfaction personnelle en faisant écarter par l'Association de l'Union libérale de Liége deux sénateurs hostiles à sa réforme.

Une transaction ultime s'imposa néanmoins. Le droit de succession devint un droit de mutation, ne (page 23) s'appliquant qu'aux immeubles. Il fut admis sous cette forme et la loi votée. Elle ne produisit qu'un faible rapport et le déficit du trésor dut être comblé par d'autres mesures fiscales.

Frère-Orban avait en vain déployé la plus grande vigueur et la plus belle éloquence pour défendre un principe de saine démocratie contre des préjugés habilement exploités par les intérêts. Réactionnaires et radicaux s'étaient élevés à l’envi contre sa personnalité. Cet âpre et long conflit fut un exemple mémorable des difficultés que peuvent rencontrer les hommes d'Etat les plus éminents et les plus dévoués au bien public.


Frère-Orban rencontra moins d'obstacles en créant la Banque nationale, cet « arc-boutant de la structure économique du pays », selon la pittoresque expression de Paul Hymans, et dont près d'un siècle d'existence a confirmé les solides assises. Comme Emile Banning l'a écrit, dans des notes destinées à une biographie académique de Frère qui n'a pas vu le jour, ce fut l'une des créations maîtresses de l'homme d'Etat. « Elle a été conçue et réalisée, au milieu des difficultés exceptionnelles léguées par la crise de 1848, avec une sûreté de méthode, une précision de vues, une prévoyance rares... »

Jusqu'en 1850, les deux principaux établissements de crédit, la Société générale et la Banque de Belgique, ne donnaient pas satisfaction au gouvernement, auquel le premier servait de caissier, et qui tous deux émettaient des billets au porteur. Ils pouvaient en effet, en certaines conjonctures se voir réclamer les dépôts par le public inquiet.

Frère-Orban résolut de mettre fin à « ce régime d'anarchie et d'aventures. » Il était tenu de ménager les droits acquis, les privilèges en cours. Par d'habiles négociations, il conclut avec les deux banques des conventions avantageuses pour l'Etat, destinées à la création d'une banque d'émission et d'escompte, (page 24) remplaçant la Société générale en tant que caissier de l'Etat. En moins de trois mois, la célèbre institution fut sur pied. L'économie en avait été si magistralement étudiée que les débats des Chambres, rapidement terminés, ne modifièrent la loi que dans peu de détails. De timides essais de transformation n'ont pu ébranler les bases de l'édifice, consolidées par le renouvellement du privilège en 1872, en 1900 et en 1930.

Le ministre des Finances voulait compléter son œuvre par l'adjonction d'organismes qui en seraient pour ainsi dire les satellites et contribueraient à faciliter l’épargne populaire et à développer le crédit immobilier.

Il avait minutieusement élaboré un projet créant une « Caisse du Crédit foncier », destinée à permettre aux propriétaires modestes, ruraux surtout, souvent gênés, de contracter des emprunts hypothécaires, d'emprunter à des taux plus favorables ct de rembourser plus aisément les prêts.

Des critiques passionnées représentèrent la proposition comme une excessive et dangereuse conception étatiste, voire même un « communisme instituant un droit au crédit » rappelant le fameux droit au travail proclamé en 1848 par le gouvernement de la République française.

Frère-Orban fit justice de ces accusations risibles, et réfuta sans peine les objections de détail d'ordre financier. La Chambre. convaincue de l'excellence de ses conceptions, vota le projet à une forte majorité le 2 mai 1851.

Le Sénat, très peu disposé, comme le montra la discussion de la loi sur les successions, à encourager les grandes initiatives du jeune ministre, ne hâta nullement de s'occuper de la question. Les difficultés diverses que le ministère rencontra en 1852, provoquant la retraite de Frère d'abord, la dislocation du cabinet ensuite, enfin le manque de foi du nouveau ministre des Finances en l'œuvre de son prédécesseur, (page 25) amenèrent le retrait du projet, que Frère-Orban ne devait plus représenter.


A l’actif si riche déjà du grand ministre, il faut mentionner encore la fondation de la Caisse générale de retraite et une loi sur les sociétés de secours mutuels. Quant à la Caisse d'épargne, les bases en étaient arrêtées lorsque Frère-Orban quitta le pouvoir. Il les reprit et les fixa dix ans plus tard.


Cette même année, se manifestèrent dans les rangs de la gauche des velléités de modifier la loi d'enseignement primaire de 1842, dans le sens indiqué par le Congrès libéral de 1846, c'est-à-dire en supprimant l'intervention du clergé à titre d'autorité. Une proposition fut formulée par Lelièvre, représentant de Namur, qui en ce temps faisait volontiers parade d'idées avancées. Cette initiative fut peu goûtée par le ministère qui, sans contester les vices de la loi de 1842, sans nier non plus sa volonté de les faire disparaître, entendait garder sa liberté d'action et choisir le moment opportun. Il savait très bien qu'il ne trouverait pas dans la gauche une majorité pour la révision.

L'insistance de plusieurs membres, parmi lesquels deux de ses collègues liégeois, Deliège et Delfosse lui-même, provoqua une réponse hautaine de Frère qui, tout en affirmant la ferme résolution du cabinet de réviser la loi, se refusa à donner les explications que l'on semblait exiger. La motion Lelièvre fut repoussée par 77 voix contre 17. On sait combien se prolongèrent les résistances à la réforme.

L'enseignement moyen de l'Etat restait à régler. Il n'existait que des collèges communaux et des écoles libres. Diverses tentatives d'organiser des établissements gouvernementaux avaient échoué. Le ministère décida de combler l'importante lacune. Frère-Orban prit une part prépondérante à l'élaboration et à la (page 26) discussion de la loi de 1850. Le gouvernement était autorisé à créer dix athénées royaux et cinquante écoles moyennes pour garçons. Tout en inscrivant au programme l'instruction religieuse et en invitant les ministres des cultes à donner ou à surveiller le cours de religion dans les établissements soumis à la loi, celle-ci n'accordait pas au clergé le pouvoir de contrôler l'ensemble de l'enseignement.

La passion apportée par le parti catholique, tant dans la presse qu'au Parlement, à représenter le projet comme une déclaration de guerre à la religion, décida Frère à riposter avec une étonnante vigueur. Indigné des calomnies déversées contre le libéralisme, brutalement formulées par l'excentrique député Coomans, il exécuta, dans une apostrophe célèbre, ceux qui les reproduisaient devant la Chambre. « C’est le libéralisme - s'écria-t-il - qui vous a sauvés le• 24 février. Ah ! je m'en souviens encore, je vous ai vus descendre de vos bancs, vous trembliez alors, vous aviez peur, vous êtes venus presser nos mains et reconnaître vos erreurs. »

Dans ce même discours du 20 avril 1850, qui restera, de l’avis de Paul Hymans, l'un de ses plus éloquents, où rien ne fait défaut, « ni le souffle de l'inspiration, ni l'éclat du style, ni l'ampleur de la pensée », Frère-Orban caractérisa la neutralité de l’Etat en matière philosophique et religieuse, par une déclaration dont le fond se retrouve vingt-huit ans plus tard, dans l'admirable définition du libéralisme du 14 mai 1878.

« Lorsque l'on dit : l’Etat n'a pas de religion, on exprime par là que l'Etat, le pouvoir civil, la puissance publique, ne prête pas son appui pour faire prévaloir, dominer, régner une religion exclusive. Voilà ce qu'on entend par cette pensée : l'Etat n'a pas de religion ; c'est-à-dire qu'aucune religion particulière, exceptionnelle, ne peut obtenir pour ses commandements, qui n'ont d'empire que sur les âmes, la sanction des lois civiles ; c'est-à-dire enfin, qu'aucune religion ne peut plus invoquer le bras séculier ; et c’est là (page 27) cette noble conquête des temps modernes connue sous le nom de la liberté de conscience. Il n'en résulte nullement que l'Etat soit athée, qu'il n'ait ni doctrine ni morale. Ses lois fondamentales ne sont-elles pas imprégnées des grands principes religieux et moraux inscrits. dans le cœur de l'homme, et qui ne sont le monopole d'aucun dogme ? »

Après avoir convié ses adversaires à ne pas s'isoler dans l'intransigeance, à s'unir à tous les hommes d'ordre et de bonne volonté, quelle que soit leur opinion philosophique et religieuse, pour combattre les maux qui affligent la société, il souligna le geste du gouvernement, respectueux des idées religieuses, de l'influence religieuse, faisant un loyal appel aux ministres des cultes.

Dans une péroraison émue, il demanda aux catholiques de renoncer à « ces accusations odieuses, qui n'ont que trop longtemps pesé sur ces discussions », d'avoir « confiance dans l'esprit de justice et d'impartialité qui a dicté la loi. » Il promit qu'en l'exécutant aussi loyalement qu'il l'avait conçue, le libéralisme prouverait à nouveau qu'il n’« est animé d'aucun esprit d'hostilité contre le clergé », que « cette loi si longtemps attendue, si longtemps espérée », serait aussi « un véritable bienfait pour le pays »

Ce chaleureux appel à la concorde fut vain. La majorité de la droite la Chambre se borna à s'abstenir sur l'article 8. L'opposition fut unanime à repousser l'ensemble de la loi.

Celle-ci était soumise aux délibérations du Sénat, lorsque le pape Pie IX, entré décidément dans la voie de l'intransigeance, exprima « sa douleur à la vue des périls qui menaçaient en Belgique la religion catholique. » Déjà les évêques avaient conjuré cette assemblée « d'apporter des modifications essentielles » à une loi qui blessait grièvement les droits de l'Eglise.

Le Sénat, convaincu par les raisons que Rogier et Frère-Orban lui exposèrent, adopta la loi par 32 voix contre 19 et une abstention. Discailles, l'historien de Charles Rogier, fait observer que le parti catholique (page 28) ne tenta pas d'abolir, malgré sa puissance ultérieure, cette loi tant attaquée.


Le cabinet du 12 août 1847 s'était prononcé pour une liberté commerciale graduée. Il écarta les mesures protectionnistes les plus opposées à l’abaissement du prix de la vie, telle l'échelle mobile. Ce fut le prélude à la libre entrée des céréales. Frère-Orban prit une part active à ces discussions, ainsi qu'à l'élaboration et à la défense des traités de commerce de 1852, point de départ d'une extension progressive du libre-échange.

A ce moment, la France, isolée du mouvement européen, restait attachée au protectionnisme. Une convention du 16 juillet 1842 avait chichement réglé les rapports douaniers franco-belges. Notre gouvernement tenta de les améliorer et se heurta à la mauvaise volonté du régime issu du coup d'Etat, fort prévenu contre le libéralisme belge trop accueillant aux proscrits.

Frère-Orban était spécialement visé par la presse française, à laquelle les journaux catholiques belges prêtaient une aide non moins virulente. Le parti libéral était affaibli ; les ministres avaient usé leurs forces dans la pression qu'ils avaient dû exercer sur une partie hésitante de la majorité. Leurs adversaires avaient repris de l'espoir. Les élections du 8 juin 1852 leur donnèrent un gain de douze sièges.

Frère-Orban, qui avait été réélu sans opposition à Liége, préconisa la retraite. Après quelque hésitation, la démission fut remise au roi. Le cabinet resta provisoirement chargé de la gestion des affaires jusqu'à son remplacement qui s’avérait difficile.

L'expiration, le 10 août, de la Convention douanière de 1845, détermina le gouvernement à proposer à la France, jusqu'à l'arrivée d'un ministère nouveau, la prorogation de l'accord. Le prince-président n'y consentit que si la Belgique renonçait, sans compensation, à l'abolition de la contrefaçon littéraire, industrie (page 29) typographique qui s'était développée chez nous au détriment des auteurs français.

Frère-Orban s'opposa nettement à cette exigence, n'admettant pas la pression d'un gouvernement étranger. Ses collègues furent d'avis de reprendre les négociations dans un esprit conciliant. Le ministre des Finances résolut alors de se retirer, malgré les instances de Rogier. II fut remplacé par Liedts et la crise ministérielle fut close pour peu de semaines.

On peut faire la remarque qu'à la fin des trois ministères dont fit partie Frère-Orban, des défections se produisirent plus ou moins ouvertement dans la majorité libérale. En 1870 et en 1884, l'impatience progressiste en porta la responsabilité. En 1852, les conjonctures extérieures étaient jointes aux difficultés intérieures.


Le scrutin pour la présidence de la Chambre révéla la dislocation de la majorité libérale. Grâce au vote secret, plusieurs députés de gauche, unis à toute la droite, firent échec à Verhaegen, candidat du ministère. Rogier et ses collègues donnèrent aussitôt leur démission. Henri de Brouckère forma un cabinet de nuance très pâle, comprenant deux membres extraparlementaires, Piercot, bourgmestre de Liége, et l'avocat-général Faider.

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